Chapitre III : La Menace


Chapitre III :
La Menace

Hypérion était fier des progrès de son disciple. Sous les sarcasmes dont il l'abreuvait régulièrement, nul n'aurait pu percevoir son admiration pour le jeune garçon qui lui avait été confié. L'Esgale connaissait les enjeux de son instruction et redoutait plus que tout la réaction de l'interessé lorsque celui-ci serait également conscient de sa responsabilité. Et de son pouvoir. Mais pour l'instant, les douze ans du garçon et son éducation à peine débutée lui servaient d'alibis pour le laisser dans l'ignorance de son destin.
     Il était difficile toutefois de cacher quelque chose à Laomédon. D'une intelligence remarquable et doté d'une intuition hors du commun, ce dernier semblait percevoir les pensées de son maître comme si lui aussi était doué de dons de télépathe. Et la fensùlf devenait chaque jour plus visible sur la peau de sa nuque. Il était bien l'Élu. Après toutes ces années d'attente et d'espoir, la confrérie avait bien retrouvé ceux qui devaient tous les sauver. Hypérion se demanda un instant si la fensùlf de Séléné aurait la même forme que celle de son frère jumeau. Atalante avait elle aussi remarqué que la marque fonçait de jour en jour, preuve que l'heure où il leur faudrait prouver leur valeur à tous les deux approchait. Dans cette perspective, et dans celle, plus proche, de la première épreuve, Hypérion avait durci l'entraînement du garçon. Ce matin commençait par une séance un peu particulière. L'Esgale fut satisfait de voir que, comme à l'accoutumée et selon ses instructions, Laomédon se tenait près et l'attendait. Il avança vers lui à pas délibérément lents, prenant le temps de mesurer les changements opérés chez son disciple depuis le début de l'entraînement. Il s'était musclé, cela, c'était évident. Il avait grandi également : trois mois s'étaient écoulés déjà depuis son intégration au sein de la Confrérie. Mais le changement le plus frappant, du moins aux yeux d'Hypérion, tenait dans son attitude. Plus sûr de lui, plus affirmé, Laomédon ne laissait transparaître qu'en filigrane le petit garçon réservé, quoique impassible qu'il avait été auparavant. Il serait important dans le futur qu'il sache dominer parfaitement ses émotions. Ou qu'il en donne impeccablement l'impression.
L'Esgale avait rejoint son disciple, qui le saluait.
- Comment te sens-tu aujourd'hui, jeune apprenti ?
Laomédon lui offrit un sourire conquérant.
- Je me sens de taille à affronter un lion. Ou une créature mythologique. Dans tous les cas, quelque chose d'énorme...
Hypérion rendit son sourire à l'enfant.
- C'est ce que nous allons voir.
L'Esgale fit quelques pas vers le centre du champ d'entraînement. Tournant le dos à son apprenti, il lança :
- Et es-tu prêt à m'affronter, moi ?
D'un geste, l'Esgale se retourna et brandit une longue épée d'argent. Laomédon recula d'un bond, le temps de prendre la sienne dans le fourreau de cuir qui ne le quittait pas depuis qu'on le lui avait offert. A son tour, il avança son arme. C'était une fine lame d'argent également. Le pommeau était orné de curieux symboles sombres. L'Esgale eut ce fin sourire qui annonçait toujours une leçon difficile et engagea le combat. Laomédon répondit avec assurance aux assauts répétés de son maître.
- Ne sois pas si fixé au sol. Tu dois pouvoir quitter rapidement tes appuis. Au cas où une attaque te surprendrait...
Hypérion, joignant la pratique à ses conseils techniques, attaqua son disciple de revers. Laomédon, surpris, fut légèrement déséquilibré.
- Il n'est pas encore temps pour toi, mon trop jeune apprenti, d'affronter un lion. Ou, comment as-tu dit déjà ? Une créature mythologique...
Le jeune garçon para la nouvelle attaque de son maître et s'avança vers lui. Son expression s'était durcie. La concentration étirait davantage ses yeux en amandes.
- C'est mieux. C'est beaucoup mieux.
Laomédon, par défi, récita :
- L'épée oblige l'esprit à l'attention, à la décision : elle le guide autant qu'il la surveille.
Hypérion sourit :
- Je vois que tu as appris tes leçons. Enfin, au moins celle-ci... Mais il ne suffit pas de connaître le précepte... Encore faut-il l'appliquer.
Il attaqua de nouveau et Laomédon para le coup de manière parfaite. Le visage du jeune garçon prit soudain de l'assurance.
- J'ai encore tant de choses à t'apprendre, Laomédon... Et en tout premier lieu, qu'il ne faut jamais être trop sûr de soi... Ni jamais sous-estimer son adversaire. Quel qu'il soit.
D'un geste vif, l'Esgale désarma le garçon. Du bout de son épée, il pointa sa gorge.
- Car cela risquerait de te coûter bien plus que ta fierté.
Le visage d'Hypérion était devenu grave.
- Tu te bats de mieux en mieux, Laomédon. Je suis très fier de toi. Mais il faut que tu mesures comme je le fais le chemin qui te reste à parcourir...
Le jeune garçon, essoufflé par l'effort, ne répondit pas.
- Un jour, reprit l'Esgale en baissant la voix, tu seras plus fort que moi... Un jour, je n'aurai plus rien à t'apprendre... Tache de rester en vie assez longtemps pour que cela arrive...
Laomédon, les bras ballants, faisait face à son maître. Jamais les espoirs que l'Esgale avaient mis en lui ne lui avaient autant pesés. La détermination tendait son visage d'enfant.
- Ramasse ton épée. Et ne me laisse plus te l'enlever...
Le garçon obéit et brandit à nouveau son arme face à celle de son maître.

     L'Euménide dominait le champ d'entraînement. Il n'avait pas été facile de localiser l'enfant. C'était chose faite à présent. Le Maître serait content. Les yeux rougeâtres de la créature suivaient chaque mouvement du garçon. Elle avala un long trait de salive. Le Maître le lui offrirait peut-être. Le Maître n'aurait certainement rien à faire de toute cette chair... Les serres de la créature se crispèrent sur la roche où elle était perchée, qui s'effrita sous la pression. Elle recula vivement. L'Esgale qui se trouvait sur le champ d'entraînement avec l'enfant, sûrement celui qui était chargé de son éducation, s'était retourné. Dans le doute, l'Euménide serra étroitement ses ailes sur son corps rachitique et s'enfonça davantage dans l'ombre où elle se trouvait. Quelle était la capacité de l'Esgale ? Le fait d'ignorer ce renseignement rendait chaque Esgale potentiellement dangereux. S'il avait été nyctalope, capable, comme les elfes, de percer les ténèbres d'un regard, l'alerte aurait déjà été donné. L'Esgale s'éloigna et revint à ses jeux avec le garçon. La créature reporta son attention sur celui-ci. Elle ignorait qui il était réellement, et elle s'en moquait. La perspective d'un bon repas s'offrait à elle et s'était tout ce qui lui importait. Plus tôt le Maître serait informé de la cachette du garçon, plus cette perspective alléchante approcherait. Elle scruta vivement les alentours de son œil de rapace. Rassurée, elle jeta un dernier regard sur les deux silhouettes, toujours occupées à leur simulacre de bataille. Bientôt, toute cette mascarade prendrait fin. Le garçon disparaîtrait. Et avec lui, la menace. Et tout ce qu'il représentait. Quoique ce soit. D'un bond, elle disparut dans les airs.



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