Chapitre IV : Atentis


Chapitre IV :
Atentis

 

L'Esgale gravissait précautionneusement la pente rocheuse. Le souci de ne pas chuter, ainsi que celui de tout observer dictaient cette lenteur. Il avait entendu quelque chose d'inhabituel, il en était sûr. Il avait senti une présence. Et une présence hostile. Sa pire crainte s'était-elle réalisée ? Jamais la colline de Rockerden ne lui avait paru si haute. Plus il avançait, plus la végétation devenait dense, fournissant à celui qui venait espionner une cachette sûre. Des rochers de toutes tailles, des buissons d'épineux et des touffes de bruyère épaisse rendaient l'ascension difficile, la recherche de traces quelconques malaisée. Mais jamais un ennemi ne passait totalement inaperçu aux yeux d'un Esgale. Au bout de quelques instants, la persévérance d'Hypérion fut récompensée. Là, derrière un cyprès haut de deux mètres, avait du se tenir la créature quelques minutes plus tôt. Des plantes avaient été piétinées, la terre retournée par endroits. Des traces de griffes, larges d'une quinzaine de centimètres environ firent tressaillir le visage jusque là fermé d'Hypérion. Il releva la tête et huma l'air un instant. L'odeur de charnier qu'il y détecta confirma son angoisse. La bête était sur leur piste, elle les avait retrouvé, elle était derrière eux. Il fallait partir. Sans tarder. Aujourd'hui serait le mieux. Hypérion leva les yeux vers le ciel, scrutant les nuages avec un air de défi : derrière ce calme, cette sérénité apparente se cachaient le Mal en personne, précédé de ses sbires. Les Euménides étaient des créatures effroyables. Pitoyables par bien des aspects, certes - une Euménide ne ressent ni douleur, ni sentiment d'aucune sorte - mais redoutables. Peut-être pour les mêmes raisons... L'esprit d'Hypérion fonctionnait à pleine vitesse. Il passa une main apaisante sur ses yeux fatigués. Le manque de sommeil, qu'il devait à ses tours de garde organisés en secret autour du garçon, commençait à peser sur ses épaules. Mais pas autant que sa responsabilité auprès de lui. Il faudrait le prévenir. C'était beaucoup plus tôt que prévu. Bien trop tôt. Le Conseil avait décidé de la date depuis quelques semaines et révéler cette partie de l'histoire à Laomédon n'était prévu que pour le jour de ses treize ans, dans plusieurs mois... Mais le mettre en garde serait la meilleure manière de le protéger. Il n'était plus en sécurité ici. L'Esgale soupira. Il avait pris sa décision. Il serra le poing et entreprit de redescendre la pente d'un pas qu'il voulait ferme.

 

     La bête avait complètement replié ses ailes dès son arrivée au château, en signe de soumission. Sa tache avait été accomplie correctement. Repérer le lieu où les Esgales gardaient l'enfant avait été plus long que prévu. Mais à présent c'était chose faite. Le Maître serait satisfait, du moins l'espère l'Euménide. Elle attend un moment en silence que les gardes daignent la laisser passer. Il allait la recevoir et Il entendrait Lui-même son rapport. Une seule idée obsède la créature. Tuer. Lacérer la chair. Dévorer. C'était comme si le goût du sang frais lui coulait déjà dans la gorge. Son faciès de rapace s'était tendu dans une expression de convoitise. Elle anticipait le carnage avec délectation, tandis qu'elle avançait rapidement dans les couloirs bien connus du château de son Maître. Déjà elle aperçoit le corridor sombre qui mène à ses appartements. A la frontière de ceux-ci, une barrière mentale la fige sur place. Quelqu'un fouille son esprit. La créature se laisse faire avec docilité. C'est le prix à payer pour être admis dans la sphère privée d'Atentis, le bras droit de Skhérodar. Une fois l'inspection terminée et l'examinateur satisfait, la barrière est levée et l'Euménide retrouve sa mobilité. En quelques larges enjambées, elle est devant Atentis :
- Je viens faire mon rapport à Atentis, Seigneur absolu en ses terres, au sujet du garçon...
La haute silhouette noire d'Atentis se retourne avec lenteur vers la créature. Son visage est presque complètement caché à la vue, seul reste visible le regard lourd de mépris du Maître envers un serviteur fidèle mais négligeable. D'un geste, Il lui permet de continuer :
- Le garçon se trouve au pied de la colline de Rockerden, Maître. Une vingtaine d'Esgales sont avec lui. Ils forment une sorte de garde autour du garçon, mais tachent de ne pas trop le lui montrer.
L'Euménide balance son corps d'un côté et de l'autre.
- L'Esgale Hypérion lui enseigne.
A ces mots seulement, Atentis détache son regard du ciel pour reporter son attention sur la créature :
- Qu'as-tu dit ?
La voix est rauque, animale, le ton chargé de surprise et de colère. La créature face à Lui courbe immédiatement l'échine.
- L'Esgale Hypérion est chargé de l'instruire, Maître. Je l'ai vu. Ils s'entraînaient.
Après un bref instant d'hésitation, l'Euménide ajoute :
- Ce n'est qu'un garçonnet... A peine sorti de l'enfance... Les Esgales qui le protègent sont peu nombreux... Je pourrai m'en charger... Si vous...
Atentis ne répond que par un grondement sourd. L'Euménide se tait aussitôt. Elle a senti la menace et reculé de quelques pas. Atentis lui tourne de nouveau le dos et contemple l'obscurité naissante du ciel par dessus les balustrades donnant sur la plaine. Il réfléchit un long moment. Sans se retourner, Il ordonne d'une voix métallique, implacable :
- Prépare une petite troupe de tes semblables. Vous attaquerez cette nuit, lorsque leurs défenses seront les plus fragiles. Partez dès maintenant.
Alors que la créature s'apprête à réclamer le garçon, Atentis se retourne.
- Et ramène-moi le garçon. Sa vie ne t'appartient pas. Je le veux vivant. Demain matin.
Une expression de dépit, qui serait amusante dans des circonstances différentes, s'est peinte sur la face repoussante de la créature. L'idée du festin qu'elle allait faire l'avait poussé sur la piste du garçon et à présent on le lui refuse. Les yeux de la créature se plissent sous l'effet de la concentration. Peut-être qu'une fois que le garçon aura livré tous ses secrets, Atentis le lui offrira en récompense. Déjà le Maître est retourné à sa contemplation, abandonnant son serviteur à ses pensées et à sa nouvelle mission. Ainsi Hypérion est vivant, songe Atentis. Il réfléchit un instant. L'occasion lui paraît trop bonne. L'Euménide, déçue, attend en silence que son Maître lui donne congé. L'expression d'Atentis s'est durcie et ses yeux, pleins de haine, luisent dans l'obscurité naissante.
- Et tue l'Esgale avec lui...




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