Chapitre IX : La connexion

Chapitre IX : La connexion :

 

Laomédon se réveilla en sursaut. Cela avait été si réel, presque palpable. La forêt, et puis la rivière et la jeune fille aux traits si semblables aux siens. Ce rêve revenait sans cesse, nuit après nuit. Il attendit quelques minutes, assis sur sa couche, que les battements de son cœur s’espacent. Des yeux, il chercha l’œuf qui ne le quittait plus. Il était là, au milieu de son écrin de soie, brillant comme si on l’avait longuement poli. Ses reflets rouges pâles semblaient illuminer le coin où il reposait. Laomédon l’attrapa et, comme chaque matin, le tourna et le retourna dans tous les sens. Il n’y avait aucune faille, aucun défaut, à la surface miroitante de son œuf. Pourtant, il devait bel et bien éclore à un moment, non ? C’était le cas pour chaque œuf.

Tu devras trouver toi-même le moyen de le faire éclore. C’est ce qu’avait dit Hypérion, quand il lui avait remis cette espèce de grande pierre, après qu’il ait accompli avec brio sa première épreuve. Cela faisait des semaines maintenant. Et l’œuf était toujours là, lisse et parfait, attendant de sa part qu’il… Qu’il quoi ? Il avait tout essayé. Même des actions assez surprenantes. Il avait essayé de le caresser, de lui parler, de le casser. Mais sa coquille était faite d’un matériau inaltérable. Il l’avait également plongé dans l’eau, dans le feu, laissé plusieurs heures sous la glace. En vain. L’œuf était toujours là, brillant de ses reflets rouges pâles. Peut-être que finalement, la créature contenue dans cet œuf n’était pas prête à sortir ? Et après tout, ce n’était pas à Laomédon de la faire sortir, surtout si elle ne le voulait pas… Il eut un sourire sans joie en pensant à son propre sort, à son immense responsabilité. Le garçon secoua la tête, chassant ses pensées inutiles qui, chaque matin, revenaient le tarauder. Il se leva, s’habilla en silence et glissa l’œuf dans un petit sac à sa ceinture, qui ne le quittait plus. Hypérion avait été ferme sur ce point. Il s’agissait du dernier œuf. Un trésor inestimable. Et si les Esgales qui le lui avaient confié lui accordaient une telle confiance, il se devait de la mériter. Des personnes malintentionnées étaient à sa recherche. Des personnes qui n’hésiteraient pas à se servir des pouvoirs de cet œuf contre lui, contre eux tous. Laomédon haussa les épaules. Quels pouvoirs ? C’était finalement ni plus ni moins qu’un caillou, un objet sans vie, qu’on lui avait donné à surveiller pour le tester de nouveau. Il soupira. Chaque matin, ses pensées l’amenaient aux mêmes conclusions. On s’était moqué de lui. Il n’y avait rien à attendre de cet œuf, rien de plus finalement que si cela avait été une pierre. Elle était exceptionnellement résistante, c’est vrai. Mais complètement inutile. Il sortit dans le matin brumeux.

 

La hache tomba en plein sur sa cible. Séléné attendit, le cœur battant. Posant l’outil par terre, elle scruta la surface de son œuf. Mais celle-ci était toujours aussi lisse, brillante, inaltérable. Pinçant les lèvres, elle réitéra l’opération jusqu’à ce que ses bras lui fassent mal. La lame de la hache commença à s’émousser, mais la coquille de l’œuf était toujours là, parfaite et immuable, défiant Séléné de tirer quelque chose de son contenu. D’un geste rageur, la jeune fille jeta la hache à terre et glissa l’œuf dans le sac qui lui servait à le transporter partout avec elle. Atalante serait déçue, elle l’était toujours. Elle l’était chaque matin, en voyant Séléné arriver avec son œuf intact glissé à sa ceinture.

Aujourd’hui, elle avait cours d’elfique. Atalante pensait qu’il était bon pour elle d’apprendre quelques-unes des langues des terres qu’elle aurait à protéger. Les elfes pouvaient devenir des alliés, ou rester neutres, selon la confiance qu’ils lui accorderaient. Et il paraissait évident qu’ils ne placeraient pas leur confiance en une hybride qui ne parlait pas leur langue.

Elle rejoignit son professeur au bord de l’Océan, comme elles en avaient convenu la veille en se quittant. Atalante était déjà là, debout face aux vagues, son regard sans iris paraissant brûler de l’intérieur.

L’Esgale se retourna et ses yeux se portèrent immédiatement sur le sac qui contenait toujours l’œuf, intact. Elle soupira, n’ajouta rien et reporta son regard sur l’Océan.

- Atalante ?

Comme chaque matin, Séléné était confuse de décevoir ainsi celle qui comptait tant pour elle à présent. Mais ce matin était différent. Aujourd’hui, elle voulait comprendre.

- Je voudrai que tu me parles des dragons… Et de leurs cavaliers aussi…

L’Esgale resta un moment sans répondre, dardant toujours son regard d’encre sur les vagues à perte de vue.

- On les appelle des dragonniers… Ce ne sont pas de simples cavaliers. Les dragons ne sont pas comme les chevaux. Une fois montés, ils n’obéissent qu’à un seul individu.

Séléné écoutait en silence, avide d’en apprendre davantage.

- Il existe une connexion unique entre le dragon et son dragonnier… Une communication au-delà des mots… Chaque appariement est différent, mais tous sont régis par les mêmes lois. Le respect. L’affection. La protection mutuelle.

Inconsciemment, la main de Séléné se mit à caresser l’œuf à ses côtés.

- Je crois… Je crois que je sens sa présence… Penses-tu qu’il devine la mienne ?

- C’est fort probable.

Séléné plissa les yeux, signe chez elle d’une intense concentration.

- Et peut-il… Peut-il m’entendre ?

- Personne ne le sait. Mais rien ne t’empêche de lui parler. Quand il aura éclos, tu n’auras pas besoin de mots. Tes pensées le guideront. Il entendra dans ta tête, et toi dans la sienne… Maintenant, si tu veux bien, nous allons commencer la leçon.

Docile, Séléné s’assit en silence, ses réflexions portées par le bruit des vagues.

 

La nuit tombée, Séléné fut incapable de trouver le sommeil. Ses pensées revenaient sans cesse, à l’œuf, au dragon qu’il contenait et dont elle sentait l’appel, aux suppliques silencieuses d’Atalante. Elle dressa mentalement la liste des actions qu’elle avait déjà tentées. Chacune lui paraissait plus insensée que la précédente, mais rien de mieux ne lui venait à l’esprit. Il n’y a que toi qui peux le faire éclore. Cela avait été les derniers mots d’Atalante. Et si l’Esgale se trompait ? Et s’ils s’étaient tous trompés à son sujet et qu’elle n’était pas l’Elue ? Et si le dragon ne venait pas car il ne sentait pas la présence de son dragonnier ? Après tout, elle n’avait rien de spécial. Elle avait triomphé de la première épreuve, soit. Mais celle-ci, l’éclosion impossible de celui qui était censé être son dragon, lui apparaissait bien plus difficile. Séléné inspira profondément. Demain, elle demanderait à être entendue par le Grand Conseil. Elle annoncerait sa décision de rendre l’œuf. Il serait confié à quelqu’un d’autre, quelqu’un qui aurait quelque chose de particulier en lui. A moins que… Son esprit tournait à pleine vitesse. Elle repoussa les couvertures et se leva d’un bond. La respiration précipitée, elle s’approcha de l’œuf. Sa surface étincelait, comme au premier jour, attendant simplement de reconnaître son propriétaire. Le cœur battant, Séléné l’attrapa. Penchant la tête, elle fixa intensément l’œuf des yeux.

- C’est notre dernière chance, à tous deux. Alors si tu voulais bien éclore…

Le corps tendu, elle bascula les bras vers le haut et colla l’œuf contre sa nuque. La fensùlf rougit sous le contact. Séléné attendit un moment en silence, alors que la peau de son dos devenait progressivement de plus en plus chaude. Les yeux fermés, elle ramena l’œuf devant elle. Lorsque la jeune fille regarda de nouveau, la surface de l’œuf avait noirci. Soudain, la coquille se fendilla sur toute la longueur. Il y eut un craquement et une patte minuscule, munie de trois crochets et couverte d’écailles, apparut.

 

 

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