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Chapitre I : Douze ans plus tard…
Le vent hurlait dans la nuit, charriant une odeur qui allait changer le monde. Séléné leva les yeux vers le ciel sombre. Aucune étoile n’était là pour la réconforter. Elle aspira une bouffée d’air et pressa le pas sur le sentier boueux, son arc serré contre elle, son carquois lui battant le dos. Le défi d’aujourd’hui, donné par son père adoptif, lui apparaissait tout à la fois insignifiant et périlleux. Insignifiant car le fait de ramener de la nourriture à la maison en partant chasser n’était pas vraiment ce que l’on pouvait considérer comme étant une aventure hors du commun ; périlleux car il faisait nuit noire dehors, et que le froid et la faim semblaient lui jouer des tours. Par deux fois déjà, elle s’était arrêtée, l’oreille tendue, les yeux écarquillés, pour écouter la nuit. Par deux fois déjà cette angoisse de se sentir suivie lui avait serré le ventre. Les pupilles agrandies, Séléné avançait toujours, à l’affût du gibier qu’il lui fallait ramener.
Ils la suivaient depuis quelques temps déjà, mais jamais d’aussi près. Cette nuit-là, à l’abri de l’obscurité des bois, ils s’approchaient d’elle plus qu’ils ne l’avaient fait depuis des années. Ils sentaient son angoisse monter comme si elle était palpable. Ce n’est rien, se dit l'homme, quand elle sera éduquée, l’angoisse disparaîtra. Il l’observa tandis qu’elle s’arrêtait de nouveau. Elle était là, telle qu’ils l’avaient rêvé. De taille moyenne, les cheveux longs et bruns, nattés dans le dos, les yeux longs, en amandes, les lèvres pleines, elle guettait le moindre bruit. Elle paraissait en excellente condition physique, mince mais musclée, le regard vif, l’ouïe aiguisée. Parfait, se dit-il. Mais nous devons commencer par le garçon. La deuxième ombre, silencieuse à ses côtés, avait l’air de suivre et d’approuver toutes ses pensées. Ils disparurent dans la nuit.
Les deux hommes surgirent de nulle part, dans la clairière qui entourait la maison. Laomédon se réveilla en sursaut sur sa couche, le dos couvert d’une sueur glacée. D’une main, il écarta le flot d’herbes qui cachaient l’ouverture donnant sur la clairière. De là, il pouvait voir quiconque approchait. Maudissant une fois de plus son besoin de sommeil, il se leva d’un bond. Les elfes ne dormaient presque jamais. Encore une chose que je ne fais pas comme tout le monde, se dit-il. Il se glissa dans l’anfractuosité de la roche, où il pouvait se glisser presque entièrement, à l’avant de la maison. Il entendait la voix de Léda, sa mère adoptive, qui parlait à l’extérieur avec quelqu’un dont il ne reconnaissait pas le timbre. Il discerna une pointe de peur et s’en inquiéta aussitôt : jamais les elfes ne montrent leur peur, ou la plus petite trace d'émotion, aux étrangers. Qui se trouvait avec Léda ? Il discernait les contours de deux silhouettes, drapées de noir de la tête aux pieds. La voix chaude, rassurante, d’Actéon, son père adoptif, se mêla aux deux premières. Laomédon reconnut son nom et tendit l’oreille de plus belle. Des étrangers étaient entrés dans la forêt d’Angebellion, des étrangers qui effrayaient sa mère et qui parlait de lui. Le garçon prit le petit couteau que lui avait offert son père, le glissa dans sa ceinture et sortit. Deux ombres noires, immenses, se tenaient aux côtés de ses parents. Laomédon cacha sans mal sa méfiance, comme on le lui avait appris, et afficha un air d’indifférence glacée. Les deux silhouettes se retournèrent sans un bruit. La plus grande des deux tendit alors la main vers son visage et prononça quelques mots incompréhensibles. A cet instant précis, le garçon sentit un grand froid l’envahir. Au loin, très loin, sa mère cria. Tout disparut autour de lui et l’obscurité l’engloutit.
Lorsque Laomédon se réveilla, il sut
immédiatement que quelque chose d’irrémédiable s’était produit. Il se trouvait dans une immense salle aux murs de pierre nue, allongé sur le sol glacial. Ses vêtements elfiques, un simple
pantalon de toile et une chemise ample, de couleurs claires, avaient disparus au profit d'une sorte d'immense vêtement, fait d'une seule pièce, souple et extrêmement sombre. Un frisson le
traversa. Où était-il ? Qui l'avait déposé là ? Il avait froid, vraiment très froid, mais ne semblait pas blessé. Il fouilla les plis du tissu mais ne trouva pas son couteau. Une porte, qu'il
n'avait pas vu au premier regard, s'ouvrit d'un coup au fond de la pièce et il sursauta. Une haute silhouette noire avançait vers lui, semblant glisser sur le sol. L'ombre s'arrêta à deux mètres
environ et repoussa d'un geste léger la toile qui lui couvrait la tête. Laomédon se retint de crier et observa en silence le visage qui s'offrait à sa curiosité. Il n'aurait su dire de quoi il
s'agissait. Jamais il n'avait vu quelque chose de semblable. De toutes les créatures humanoïdes qui peuplaient les terres de Lacknox et des alentours, celle-ci était sans conteste celle qui
dégageait la plus impressionnante aura magique. De multiples espèces connues de Laomédon, et en particulier les
elfes, étaient pourvues de pouvoirs magiques. Mais rien jusqu'alors ne lui avait donné cette impression de puissance tranquille. Le visage était lisse, les yeux très noirs, immenses et sans iris.
On ne discernait au premier abord presque aucune trace de nez, tant il était aplati. Les membres longs et fins se déplaçaient dans l'air
avec souplesse. N'aie pas
peur. Laomédon recula
vivement. Il était en train de fixer le visage de la créature et était sûr que celle-ci n'avait pas parlé. C'était plutôt comme si quelqu'un avait glissé les mots directement à
l'intérieur de son esprit. La créature sembla le regarder avec plus d'attention. Il faudra que tu apprennes à chasser la
peur hors de toi. Laomédon releva la tête et les mots lui échappèrent
malgré lui :
- Je n'ai peur de rien. Les elfes n'ont jamais peur.
La créature s'assit en
face de lui et continua à lui parler en lui versant ses pensées dans la tête, sans que le moindre muscle de son visage ne bouge. Mais tu n'es pas un elfe. Tu es autre chose. Laomédon soutint le regard brûlant avec une expression de défi qui le surprit lui-même. Jamais il
n'avait été si révolté. Pas un elfe ? Et quoi donc alors ? Les doigts longs et pâles, presque transparents, s'approchèrent de son visage. Laomédon remarqua qu'ils étaient dépourvus d'ongles. Il
se força à ne pas bouger, ne sentant pas de danger. Lorsque la créature toucha son front, d'intenses vibrations se répandirent dans tout son corps. Il ferma alors les yeux et des flots de lumière
se déversèrent sous ses paupières. Il vit d'abord un ruisseau, et personne aux alentours. Puis une jeune elfe, d'une beauté saisissante, apparut, portant une cruche en terre cuite sur sa hanche.
Elle chantait d'une manière aérienne, éthérée, comme seuls savent le faire les elfes. Au bout de quelques instants, Laomédon sentit une présence. Il finit par discerner une silhouette derrière un
arbre et retint son souffle. C'était un jeune humain. Il paraissait littéralement absorbé par la chanson de l'elfe. Laomédon sentit la pression des doigts disparaître progressivement de son front
et la lumière avec elle. Il était revenu dans la salle, la respiration saccadée comme après une longue course.
-
Qu'est-ce que j'ai vu ? Qui était-ce ? demanda t-il précipitamment.
Je viens de t'offrir ton premier souvenir d'eux. Un souvenir un peu spécial en
vérité... La créature se leva, fit quelques pas et, tournant le dos au jeune garçon éperdu, ajouta
:
- Il est temps de te révéler quelques secrets parmi les mieux gardés des terres de Lacknox.
La voix de la créature était rauque,
légèrement métallique, quoique pas vraiment désagréable. Elle se retourna.
- Je m'appelle Hypérion, de la race des Esgales. Tu ignores tout des Esgales,
n'est-ce pas ?
Laomédon acquiesça d'un hochement de tête impatient.
- Peu de gens connaissent notre existence. Nous sommes une race très ancienne, et
nous avons toujours vécu loin des autres créatures. Même si nous savons beaucoup de choses sur elles...
La créature le fixa de son regard brûlant, étrange sans être
inquiétant.
- Chacun d'entre nous possède une capacité particulière. Tu as déjà compris quelle était la mienne je suppose
?
Laomédon ne répondit pas.
- Je peux en quelque sorte manipuler l'esprit. En quelque sorte. Je t'ai plongé dans
le sommeil lorsque nous étions chez tes parents adoptifs. Je peux relier nos pensées. Entendre les tiennes ou te communiquer les miennes si tu préfères. C'est très pratique. Dans bien des
situations, ça m'a été utile...
Les lèvres de l'Esgale s'étirèrent en une sorte de sourire. Laomédon parut se tirer d'un sommeil très
profond.
- Qu'est-ce que je fais ici ? Où suis-je ? Pourquoi m'a t-on emmené ?
La créature leva un sourcil
interrogateur. Son regard attentif semblait évaluer le garçon.
- Tu es dans notre communauté bien sûr. Tu es ici pour apprendre. La première chose
que tu vas devoir intégrer est le moyen de gérer ta colère...
Hypérion étira de nouveau ses lèvres fines en un vague
sourire.
- Nous verrons cela demain. Pour le moment, je vais te laisser te reposer. Ah oui, j'oubliais... Les elfes ne dorment
pas...
Sur ces paroles
ironiques, l'Esgale disparut.
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