Chapitre VIII : L'échoppe au dragon d'argent

 

Chapitre VIII : L'échoppe au dragon d'argent :

 

Elle avançait rapidement dans les rues étroites. Une lourde cape à capuchon lui cachait les traits, mais ses yeux luisaient d'un éclat farouche, à mi chemin entre une forme de joie et la peur. Des yeux noirs, scrutateurs, sans iris. Elle avait transmis l'œuf à sa protégée, comme on le lui avait demandé, et à présent elle fuyait son passé avec rage. Sa conversation avec Hypérion, un peu plus tôt, lui revenait sans cesse à l'esprit et elle marchait d'un bon pas vers les ruelles les moins fréquentées de la Citadelle, à la recherche de la seule chose qui pouvait l'apaiser. Les maisons se succédaient, semblables les unes aux autres, un simple assemblage de bois et de terre, à une seule fenêtre, petite et ronde, sur le devant. Au coin de la dernière ruelle, une échoppe semblait tassée entre deux maisons grises. Sur la porte on pouvait voir un grand dragon d'argent gravé. Atalante frissonna. Il était dangereux, par les temps qui couraient, de graver ce genre de talisman sur sa porte. Cela avait été un symbole puissant par le passé. Mais plus personne aujourd'hui ne croyait aux dragons. On les disait disparus pour toujours, ou pire encore, sortis il y a des siècles d'un cerveau fantasque. Tout le monde sauf ceux qui avaient touché aujourd'hui un œuf de dragon. Un bel œuf vert pâle, à la surface brillante et lisse, comme si quelqu'un l'avait poli durant des heures. L'Esgale hésita un instant devant la porte de l'herboristerie, jeta un regard aux alentours et ajusta davantage son capuchon. Elle avait beau savoir qu'il lui masquait les traits, elle baissa la tête avant d'entrer dans l'échoppe. La porte s'ouvrit dans un grincement. L'herboriste était derrière son comptoir, occupé à trier de curieuses herbes pourpres dotées de piquants et de longues racines.
- Que viens-tu chercher en ces lieux ? demanda le marchand d'une voix basse et sifflante, sans lever la tête.
Atalante hésita de nouveau un moment. L'aspect du commerçant n'était pas pour inspirer la confiance sur des terres où les individus âgés, quelque soit leur espèce, et plus encore les infirmes, les souffreteux, ne trouvaient pas leur place. Ils étaient généralement éliminés à la naissance. Mais finalement, cela prouvait que l'herboriste vivait plus ou moins en marge, retiré, car sinon... Rassurée par cette conclusion, Atalante demanda :
- Un peu d'oubli.
Sa voix avait été si faible, à peine un murmure, qu'elle se demanda un moment s'il ne lui faudrait pas répéter ce qu'elle désirait. N'importe quoi, pourvu que ce soit fort, pourvu qu'elle décolle de ce monde pour quelques heures, pourvu qu'elle oublie... La créature avait sourit. Il se tourna vers une vieille étagère poussiéreuse et y chercha un moment. Du coin de l'œil, Atalante détailla l'herboriste. Elle n'était jamais venue ici jusqu'alors. Elle allait toujours à une échoppe guère plus proche, dans les vieux quartiers. Les soldats d'Atentis y avaient mis le feu la semaine précédente, avec le couple de gérants à l'intérieur. Des gens déjà assez âgés. On les avait accusés de sorcellerie, de complot, et de tout un tas d'autres accusations toutes aussi injustifiées qu'étranges. Elle reporta son attention sur la créature. Petit, râblé, la peau jaunâtre. Visiblement atteint de quelque mal obscur, qui ne serait jamais toléré ici bas, du moins tant que Skhérodar règnerait. Ses gestes étaient lents et mesurés. Il extirpa une longue plante noirâtre, assez semblable à une algue, d'un coffre aux ferronneries usées, et se mit aussitôt à la broyer dans un bol de bois à l'aide d'un pilon aux reflets métalliques. Atalante releva la tête. Il n'y avait pas de danger. L'existence de la créature était au moins aussi secrète que la sienne.
- Puis-je te demander ton nom ? interrogea t'elle d'une voix légèrement raffermie.
- Tu peux. Mais il est possible que je ne te le donne pas. Les gens négligent l'importance du nom. C'est pourtant l'essence de tout individu. L'essence de son être...
Atalante sentit la curiosité monter en elle mais elle se força à attendre patiemment.
- Je m'appelle Gerùck, lâcha t'il finalement. Cela veut dire...
- Il est parmi nous mais il n'est pas des nôtres...
A ces mots, la créature se retourna lentement. Pour la première fois depuis qu'Atalante était entrée dans son échoppe, il lui lança un regard empreint d'intérêt.
- Tu connais l'elfique ? demanda t'il.
- Arfrem gark ech imonim vilt...
Gerùck eut un hochement d'approbation.
- Qui parle la langue de ses amis est un sage... Connais-tu la suite de ce proverbe, Esgale ?
Atalante eut un sourire mêlé de tristesse et de défi. L'herboriste continua :
- Ep orek imon im lecht rem sault.
L'expression d'Atalante s'était durcie, et elle traduisit pour elle-même :
- Et qui parle la langue de ses ennemis un prophète.
L'intérêt s'était accru dans les yeux de Gerùck, tandis qu'il tendait vers Atalante une tasse emplie d'un liquide noirâtre et fumant.
- Et quels sont tes ennemis, Esgale ?

 

     Elle marchait dans une forêt sombre. Des bruits confus lui parvenaient sans qu'elle parvienne réellement à les identifier. Était-ce des voix d'enfants ou des plaintes d'animaux ? Elle n'aurait su le dire. Elle leva la tête et ne parvint pas à voir le ciel à travers la marée des cimes pressées les unes contre les autres. Elle ne savait pas si c'était la nuit ou le jour, s'il faisait beau ou si la pluie tombait sur le toit de la forêt. Comment était-elle arrivée là ? Elle ne se rappelait pas être venue dans cette forêt auparavant, mais elle sentait confusément qu'il fallait qu'elle avance, qu'elle devait avancer. Séléné. Elle se retourna. Elle avait entendu son nom. Qui l'avait appelée ? Et où se cachait cette voix ? Elle continua d'avancer d'un pas presque automatique. Séléné. Elle accéléra. Soudain, devant elle, apparut une rivière. Et au milieu de la rivière, debout sur la surface de l'eau, se tenait un jeune garçon. Il devait avoir à peu près son âge. Il était très beau, les cheveux lisses et les yeux en amandes, étirés vers les tempes. Dans son dos, un carquois recouvert de symboles noir et argent contenait six flèches empennées d'oie. Une impression de force mêlée de sérénité émanait du personnage et Séléné se rendit compte qu'elle retenait son souffle. Elle s'approcha encore. Il avait les mêmes yeux qu'elle, une peau aussi pâle et des cheveux semblables. Il la fixait sans un mot. Elle avança encore, jusqu'à avoir de l'eau jusqu'aux genoux. Il leva la main vers elle, une main aux doigts fins, si proche à présent qu'il pouvait la toucher s'il tendait le bras. Lorsque leurs peaux furent en contact, la chaleur fut si intense qu'elle devint douloureuse, puis rapidement insoutenable. Séléné, haletante, releva la tête et voulut lui demander d'arrêter ça. Mais le garçon n'était plus là. A sa place se tenait une créature vêtue de noir des pieds à la tête. Les yeux en amandes avaient disparu, pour laisser la place à un regard noir, dépourvu d'iris. La bouche de Séléné s'ouvrit sous l'effet de la surprise. Elle chercha à rompre le contact, à reculer, mais cela lui était impossible. Des serpents noirs sortirent alors du vêtement de la créature et ondulèrent rapidement vers la jeune fille. Elle se débattit puis se mit à hurler. Tout s'effaça et Séléné se retrouva dans sa chambre, le visage trempé de sueur et le cœur battant à tout rompre. Elle mit un moment avant de s'apercevoir de la présence de quelqu'un dans la pièce. Atalante, assise à même le sol et appuyée contre un des murs, attendait son réveil en silence. Séléné voulut lui raconter le rêve, lui parler de la rivière, du garçon, des serpents mais l'Esgale l'arrêta d'un geste.
- Tais-toi. J'ai peu de temps. Il faut que je te parle de quelque chose.
La voix d'Atalante était différente. Plus basse, plus neutre. Elle n'avait pas fait un geste pour la tirer de son cauchemar alors qu'elle était dans la pièce. L'avait-elle blessée sans le vouloir ?
- Ton dragon, reprit l'Esgale plus bas encore. Il faut que tu lui trouves un nom.

 

 

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