Chapitre VI : Etéocle

 

Chapitre VI : Etéocle :

    
Hypérion lui aussi observait la jeune fille, sans avoir reçu la moindre précision sur la nature de son épreuve. Celle de Laomédon serait différente, de toute façon. Il était venu simplement pour mesurer les ressemblances et plus encore les dissemblances entre les deux enfants. Personne ne pouvait ignorer, en connaissant leurs visages à tous deux, qu'ils étaient frère et sœur. Les mêmes yeux sombres en amandes, les mêmes cheveux lisses et bruns, les mêmes lèvres pleines démontraient que leur sang était semblable. Aussi mince et musclée que son frère, Séléné paraissait pourtant plus assurée. Son visage respirait la sérénité et la concentration, deux émotions complémentaires, qui se mêlaient sur ses traits de manière harmonieuse. Ses gestes étaient sûrs et précis lorsqu'elle encocha une première flèche, en attente d'un adversaire qui tardait à arriver. De nouveau, une sorte de long mugissement retentit et les portes donnant sur l'intérieur de l'amphithéâtre s'ouvrirent. Un cavalier apparut dans l'embrasure, portant fouet et bouclier de bronze, juché sur une bête énorme, qui ressemblait à un taureau. Mais l'animal était bien plus gros et son poil plus long et sombre. Les deux cornes, de chaque côté de sa tête aplatie, luisaient d'un éclat presque métallique. La bête se cabra et ses sabots heurtèrent le sol avec violence. Les yeux de Séléné étrécirent devant cette attitude de défi. Elle banda son arc, ajusta sa flèche et relâcha le trait avec assurance. Le projectile fonça en direction de la cible. Il l'aurait atteint si d'un geste vif de son fouet, le cavalier ne l'avait pas éloigné de son but. La foule retint son souffle, tandis qu'elle tirait à nouveau en vain. Séléné prit le temps de réfléchir. Ce n'était pas de l'animal qu'il fallait se méfier le plus : le cavalier, qui venait de témoigner par deux fois de son adresse, serait un adversaire redoutable. Il attendait face à elle, en silence, ne faisant aucun mouvement en sa direction. Séléné détailla son visage et sa curiosité s'accrut. Était-ce vraiment un elfe ? Tout en lui le laissait penser. Mais les elfes refusaient toute forme de violence... Pourquoi l'un des leurs accepterait-il de la mettre à l'épreuve dans ce cadre ? Elle ajusta avec lenteur une troisième flèche, attendant qu'il vienne à elle. Peut-être qu'un affrontement brutal, forcément sanglant, n'était pas ce qu'attendaient ses juges... Elle n'avait aucune chance s'il s'agissait bien d'un elfe : lui avaient-ils donné un adversaire qu'elle saurait par avance invincible ? Séléné se remémora les leçons d'Atalante. L'Esgale avait sans cesse chercher à lui montrer la supériorité de l'esprit dans les situations difficiles. Et n'était-ce pas une situation difficile que d'être confrontée à un cavalier sur une monture sans nul doute redoutable, armé, mais ne manifestant aucunement l'intention de se battre ? Un adversaire dont on ignore tout, même les intentions, n'est-il pas le plus dangereux de tous ? Peut-être que ses juges voulaient seulement qu'elle soit mise face au danger, afin de mesurer sa maîtrise de la peur ? Atalante lui parlait sans cesse de cela. Tu dois contrôler ta peur, Séléné. Tu dois toujours rester calme, ne pas te laisser emporter par ton impulsivité. Réfléchis, se dit-elle. Qu'attend-on de toi ? Elle inspira une grande bouffée d'air et plongea ses yeux dans ceux de son adversaire.
     C'est là que l'épreuve commença réellement. Soudain, l'atmosphère changea complètement. L'air lui parut plus froid, le silence assourdissant comme jamais. Tout avait disparu autour d'elle. Elle chercha la foule du regard, mais il n'existait plus rien à part ce noir et ce froid, qui grandissaient lentement. Paradoxalement, Séléné se sentait rassurée. Son esprit tombait doucement dans une sorte d'engourdissement bienfaisant. Tout allait disparaître. Plus rien ne pèserait jamais sur ses épaules. Personne ne comptait sur elle. Elle allait pouvoir vivre à l'écart de ce qui se préparait, là, dehors.
     En haut de l'estrade principale, le corps d'Atalante s'était tendu à l'arrivée de l'étrange adversaire. Elle avait porté une main à son front et fermé les yeux un moment. C'était donc ça. Séléné devait affronter Etéocle. Jamais Atalante ne s'était attendue à ce que la première épreuve soit aussi difficile. Jamais elle n'avait préparé Séléné à combattre une attaque de ce type. D'un regard soudain fiévreux, elle chercha la silhouette de la jeune fille. Le danger était grand, même si rien n'en transparaissait. Etéocle pouvait créer toutes sortes de visions, chez n'importe quel individu. C'était un hybride lui aussi, tout comme Séléné. Des Esgales, il avait hérité une capacité étonnante. Des elfes, il avait conservé l'apparence. A part les yeux bien sûr. Personne n'aurait osé lui montrer qu'il était méprisé, si grand était son pouvoir. Car celui qui contrôle l'esprit contrôle aussi les actions. Il était descendu de sa monture, simple accessoire destiné à impressionner la jeune fille, à rendre son arrivée dans l'amphithéâtre plus spectaculaire. Il fixait intensément Séléné de son regard noir, sans iris. Séléné avait-elle remarqué ce détail ? Avait-elle compris qui elle avait à affronter ? Durant l'instruction, Atalante s'était attachée à lui montrer à quel point les Esgales pouvaient être redoutables, du moins lorsque l'on ne connaît pas leur capacité et, dans le cas où elle serait offensive, comment la contrer. Et cet individu était le plus dangereux de tous, tant par son potentiel, que par sa volonté de détruire Séléné. Lors du premier conseil de la Confrérie, il y avait plus de douze ans de cela, il s'était violemment opposé aux propositions faites pour assurer l'avenir des deux enfants. Leur survie. Ainsi que l'accomplissement de leur destin... Séléné, le regard inexpressif, tenait encore son arc, les bras pendants le long du corps.
     Elle était seule. Elle avançait dans un long couloir. Le froid et l'obscurité l'avait à ce point envahie à présent qu'elle ne les remarquait presque plus. Elle était bien. Au bout de ce couloir, quelque chose l'attendait, quelque chose de bon. Son rire rebondit sur les murs. Où était-elle ? Après tout, quelle importance ? Quelqu'un lui répétait sans cesse que tout allait bien. Une voix douce, chaude, rassurante. A qui pouvait bien être cette voix ? Jamais elle n'en avait entendu de semblable. Je suis ton ami, lui dit la voix à l'oreille. Séléné rit encore. Je n'ai pas d'ami, répondit-elle, je n'ai presque personne au monde. La voix ne répondit pas. Autour d'elle, le couloir s'était resserré. Je suis là, reprit la voix. Tu n'es plus seule. Des escaliers apparurent, descendant plus bas, vers de nouvelles ténèbres. Séléné s'arrêta. La voix se fit plus pressante, lui demandant d'avancer, d'avancer encore. La jeune fille ne bougea pas. Quelque chose de profond se réveillait lentement en elle. Elle voulait savoir à qui appartenait cette voix. Qui êtes-vous ? demanda la jeune fille. Sa voix à elle lui parut étrange, sourde, sifflante. Personne ne répondit. Qui êtes-vous ? redemanda t'elle plus fort. A nouveau, le silence l'oppressait. Quelque chose n'allait pas. Elle reprit conscience du froid autour d'elle et la panique l'envahit l'espace d'une seconde. Mais l'angoisse laissa vite place à une rage froide. Qui êtes-vous ? hurla t'elle. Soudain, tout s'effaça. Le couloir disparut. La foule redevint visible et un peu de chaleur vint réchauffer Séléné. Devant elle se tenait son étrange adversaire, si proche à présent qu'elle pouvait le toucher si elle tendait la main. Avait-elle avancé vers lui ? De nouveau, elle chercha son regard. Elle n'avait pas peur. Soudain, elle savait ce qu'il lui fallait faire. Ses yeux s'étirèrent et sa tête bascula légèrement sur son épaule. Elle plongea lentement dans son esprit à lui. Tout se passa si facilement, sans qu'elle l'ait vraiment voulu, à tel point qu'elle ne comprit pas tout de suite ce qui était arrivé. Quelques images, qui lui étaient parfaitement étrangères, apparurent devant les yeux de Séléné. Elle comprit avec stupeur qu'il s'agissait de souvenirs. Des souvenirs qui ne lui appartenaient pas. Elle lisait dans sa tête. Elle relâcha immédiatement son étreinte mentale et vit le cavalier s'effondrer, et aussitôt, une douleur comme elle n'en avait jamais connu jusqu'à présent la déchira en deux. La peau de sa nuque cuisait. Tout son dos était irradié par cette brûlure, qui se propageait rapidement dans ses membres. Elle tomba à genoux, les membres secoués de spasmes.
     Atalante s'agrippa à la balustrade lorsqu'elle vit Séléné tomber. Elle n'avait pas le droit de descendre. Elle ne devait pas bouger d'ici, même en cas de problème. L'Esgale pesta, les poings serrés. Tout à coup, un éclair vert sembla jaillir du corps de la jeune fille, au niveau de la nuque. Atalante retint son souffle. Au cours des dernières semaines, la fensùlf, la marque sur la nuque de sa disciple, n'avait cessé de noircir. Les membres de la Confrérie qu'elle avait alerté à ce sujet pensaient que c'était le signe de l'accroissement du pouvoir de la jeune fille. Mais ce n'était qu'une hypothèse. Le corps de Séléné tout entier lui semblait en feu. Le monde était déchiré. Elle allait mourir. Elle avait si mal qu'elle ne pouvait même plus crier. Tout à coup, la lueur disparut. Séléné retomba à terre, pantelante, respirant à peine. La foule attendait, immobile. Pas un souffle de vent ne faisait frémir les tentures dressées devant les membres de la Confrérie. Fiorek, assis au milieu d'eux, fixait toujours des yeux la forme étendue au milieu de l'amphithéâtre. Elle l'avait fait. Elle avait réussi. Elle avait parfaitement compris ce que l'on attendait d'elle, en avait mesurer toute la difficulté et s'était lancée sans peur. Un instinct presque animal semblait remplacer l'intelligence tranquille de son frère. Elle paraissait moins réfléchie, plus vive à entrer dans l'affrontement, plus impulsive. Plus difficile à contrôler en somme. Les yeux de Fiorek cherchèrent la silhouette d'Atalante. Elle était la bonne personne pour faire ce travail. Elle saurait guider la jeune fille vers ce qui l'attendait.

     Hypérion avait suivi toute la scène avait beaucoup d'intérêt. Son regard s'attarda sur les lourdes tentures sombres qui masquait l'entrée de la loge principale. Il savait que les membres de la Confrérie en personne se tenaient là, dans l'ombre. Il essaya un instant de concentrer ses pensées sur l'œuf, qui devait reposer aux côtés du Président. Mais il ne s'agissait pas d'une créature humanoïde, ni d'une créature tout court d'ailleurs, et ses pensées, s'il en avait, lui échappaient totalement.
     Au bout de quelques instants, Séléné se releva. Son apparence avait profondément changé. Elle était la même, mais elle était en même temps différente. Son adversaire lui aussi avait repris ses esprits. La tête baissée, le regard pensif, il paraissait surpris. Après un instant d'hésitation, elle avança vers lui et lui tendit la main pour l'aider à se relever. Etéocle leva sur la jeune fille un regard neuf et accepta l'aide qu'elle lui proposait. Une fois debout, il saisit une dague cachée dans un repli de son vêtement. Séléné n'eut pas un geste de recul. Toute peur avait disparu d'elle. De cette main, l'hybride dénuda son bras et entailla sa chair. Puis, obéissant à un rituel venu du fond des âges, il déposa une goutte de son sang sur le front de Séléné, la marquant ainsi comme son vainqueur. La foule entière acclama alors la jeune fille. Elle ne savait plus quoi faire, les bras ballants, regardant de tous côtés la foule des Esgales en liesse. Elle vit Atalante, sur l'estrade principale, qui lui souriait. A quelques mètres d'elle, invisible aux yeux de la jeune fille, Fiorek réfléchissait. Au cou du vieil Esgale, jamais l'amulette n'avait luit d'un éclat plus vif. Presque sans y penser, il posa une main apaisante sur l'œuf à ses côtés.

 

 


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