Chapitre V : La première épreuve

 

Chapitre V : La première épreuve :

 

Séléné releva la tête. Elle s'efforçait de contrôler son souffle, qui devînt progressivement plus régulier et plus lent. Le mélange d'angoisse et d'excitation qu'elle avait ressenti ces jours derniers, depuis l'annonce faite par Atalante, était à son comble. Son sang battait dans ses veines avec force. Jamais elle ne s'était sentie aussi vivante. Elle écoutait avec attention le silence vibrant qui amplifiait la tension dans tous ses membres. Elle savait l'amphithéâtre rempli d'Esgales, le peuple présent dans la Citadelle au grand complet. Selon Atalante, certains étaient sereins, confiants même, envers la personne désignée par les chefs. Mais Séléné savait qu'en majorité, les Esgales, tout comme les autres créatures vivant sur les terres de Lacknox, préféreraient toujours un des leurs à tout autre individu d'une autre espèce. Surtout envers quelqu'un comme moi, pensa Séléné. Ces derniers étaient sceptiques, voire irrités de voir que c'était une hybride qui avait été choisie. La jeune fille avala un long trait de salive amère. Tous l'attendaient. On y est enfin, se répéta Séléné pour elle-même. Le jour tant redouté, tant souhaité aussi, est enfin arrivé. La première épreuve... C'est aujourd'hui que je prouve aux Esgales que je suis digne de leur savoir... et de leur confiance. A eux et à Atalante surtout. Sa posture se durcit lorsqu'elle entendit les pas de celle-ci qui résonnaient sur les pavés, derrière elle. Une forte décharge d'adrénaline fit de nouveau accélérer le rythme cardiaque de la jeune fille. Elle se força à ne pas se retourner immédiatement vers sa compagne, tandis que celle-ci se plaçait à sa droite. L'Esgale arborait un air confiant. Elle lui sourit. Séléné lui répondit par un regard interrogateur.
- Comment est-ce ? demanda t'elle entre ses dents.
- Comme tu l'avais rêvé... Beaucoup d'attentes reposent sur tes épaules.
Atalante se tut un instant, puis reprit, les yeux dans ceux de sa disciple :
- Tu es prête, Séléné. Tu vas y arriver. N'aie pas peur...
- Je n'ai pas peur, répliqua aussitôt la jeune fille d'un ton sec.
Et en effet, toute trace d'appréhension s'était subitement évanouie de son beau visage grave, comme si l'incitation de son professeur l'avait fait disparaître. Atalante la fixa du regard un instant puis hocha légèrement la tête. La jeune fille inspira une grande bouffée d'air frais. Lentement mais d'un pas ferme, elle entra dans l'arène.


     Le cri de colère d'Atentis perça les ténèbres. L'Euménide, face à lui, recula vivement. Si la créature ne pouvait ressentir de peur, elle pouvait néanmoins appréhender un danger. Atentis saisit le cou de la créature entre les doigts de sa main droite et la souleva de terre. Celle-ci émit quelques grognements plaintifs. Elle savait, en venant ici annoncer son échec à son Maître, que la punition infligée serait à la hauteur de la déception de ce dernier.
- Je t'avais dit d'attaquer le jour même ! hurla t'il d'une voix rauque, métallique.
D'un geste, il rejeta la créature qui s'effondra sur le sol de pierre. Elle resta prostrée sur le sol mais répondit doucement :
- Mais Maître, c'est ce que nous avons fait. J'ai choisi quelques soldats ailés et nous y sommes allés dès que vous en avez donné l'ordre. Je...
- Soldats ailés ? railla Atentis. Tu veux parler de ces infâmes rapaces puants ?
L'Euménide baissa la tête en silence sous l'affront.
- Vous n'êtes qu'une bande de parasites inutiles... Incapables de remplir une mission aussi facile soit elle !
Atentis marchait rageusement de long en large.
- Un enfant... Ce n'est qu'un enfant ! Et sous la protection de quelques Esgales m'as tu dit ! Cela aurait du être une mission facile...
- Ils étaient déjà partis. Plus aucune trace de leur passage... Je...
- Bien sûr qu'ils sont partis ! L'Esgale avait du sentir ta présence. Il l'aura déplacé...
L'Euménide, toujours à terre, se rendit à l'évidence. Malgré toutes ses précautions, elle avait été repérée. Elle était accaparée par son envie de dévorer l'enfant, elle avait du faire une erreur. Atentis, lui, réfléchissait à toute vitesse.
- Pourtant, l'Esgale n'a pas pu percevoir ton esprit... Il ne ressent que les créatures humanoïdes... Il ne peut capter les pensées d'une créature telle que toi... C'est pour cela que je t'avais choisi pour le retrouver... Il n'y a rien d'assez humain chez toi pour qu'il puisse te ressentir...
De nouveau, l'Euménide ne réagit pas à l'affront lancé d'une voix chargée de colère, aux accents métalliques.
- Tu vas y retourner. Avec quelques autres de tes semblables. Tu vas retrouver de nouveau cet enfant. Et quand tu l'auras localisé...
Atentis se retourna vivement vers son serviteur et baissa vers lui de grands yeux noirs, dépourvus d'iris.
- Tue le...

 

     La Confrérie avait tenu à assister en secret à la première épreuve de Séléné. Atalante, une des rares Esgales à connaître l'existence du groupe avait accepté cette requête. Accepter est un terme trop fort, corrigea l'Esgale pour elle-même. J'y ai été disons... fortement conviée. Aussi tendue que son élève, Atalante n'en laissait rien paraître. Le visage grave, ses grands yeux noirs fixant un point invisible droit devant elle, elle était attentive aux coups sourds de son cœur. C'est vrai, Séléné est prête. Mais quel genre d'épreuve devra t'elle affronter ? Le secret concernant la nature exacte de la tache avait été bien gardé. Repensant à leurs conversations, à leur entraînement, l'Esgale eut un élan de tendresse envers sa protégée. C'est encore une petite fille, pensa Atalante. Pas encore une adulte. Et si la formation que je lui avais inculquée se révélait insuffisante ? Elle frissonna. Jamais la Confrérie ne tolèrerait leur échec. Mais si elle réussissait alors... La Confrérie tiendrait sa promesse. Et la véritable instruction commencerait. Car tout restait à faire. Tout ceci n'avait été que les prémices de quelque chose de plus grand, de plus long, de plus difficile. Oui, si la fillette réussissait, tout allait enfin pouvoir commencer... Du haut de l'estrade principale, à côté de la loge où se tenaient les membres de la Confrérie, cachés par d'épaisses tentures noires, Atalante vit Séléné entrer dans l'amphithéâtre et se placer face à ses juges.
     A quelques mètres de là, quelqu'un observait l'arrivée de la jeune fille avec une grande attention. Fiorek était un Esgale à la capacité redoutée. Il était le plus vieux de tous les Esgales et considéré comme un Sage. On le disait capable de peser les âmes de toutes les créatures vivantes. Les mères venaient souvent le voir pour qu'il juge leur bébé, leur destin et leurs possibilités. Fiorek était plus grand que ses semblables, vêtu comme la plupart d'une large toge sombre. A son cou pendait un étrange pendentif parcouru par d'encore plus étranges symboles noirs. C'était Fiorek qui avait recueilli la Prophétie. C'était avec Fiorek que tout avait commencé. Assis dans l'ombre ménagée par les tentures, il joignit les doigts dans une posture d'intense réflexion. Il ne savait que penser de la fillette. Il ressentait des possibilités immenses en elle, une aura comme jamais auparavant il n'en avait ressenti dans une enfant de cet âge, qu'importe son espèce. Mais il ne pouvait s'empêcher d'éprouver une sorte de gêne. Il se remémora les termes de la Prophétie et son trouble s'accrut davantage.
     Séléné, qui attendait qu'on lui soumette son épreuve, prit le temps d'observer le spectacle qui s'offrait à elle. Jamais elle n'aurait imaginé, après les mois qu'elle avait passé au sein de la Citadelle, que celle-ci était habitée par tant d'Esgales. Ils devaient être plusieurs centaines. Nullement impressionnée, la jeune fille remarqua que de jeunes Esgales, certains encore dans les bras de leur mère, étaient assis parmi les spectateurs. Jamais elle n'avait pensé à ce à quoi ressemblait un Esgale lorsqu'il était enfant. Avaient-ils déjà une capacité à la naissance ou la développaient-ils en grandissant ? Jusqu'à quel âge vivaient-ils ? Elle s'aperçut en cet instant qu'elle savait très peu de choses à leur sujet. Elle se promit de poser toutes ces questions à Atalante une fois qu'elle aurait accompli l'épreuve. Car, maintenant qu'elle était au centre de l'amphithéâtre, il ne faisait nul doute dans son esprit qu'elle allait réussir. Elle jeta un regard en direction de la loge des membres de la Confrérie. Cachés de cette manière, ils étaient invisibles à sa vue. Toutefois, Tizoc, un des membres, recula vivement dans l'ombre épaisse, comme si le regard l'avait atteint et brûlé. L'amulette qui ornait la poitrine de Fiorek étincela de plus belle. Si l'enfant réussissait l'épreuve, pensa ce dernier, ils seraient contraints d'obéir à leur promesse. Et pourtant ce qu'il ressentait chez cette enfant le poussait à redouter cette perspective. Soudain, il y eut un long mugissement. Tout redevint silencieux. L'épreuve commençait. Le visage de Fiorek se fit plus concentré que jamais. A son cou l'amulette jetait des reflets flamboyants. Il y porta machinalement la main. D'un long doigt pâle, il suivit les symboles qui y étaient gravés. A ses côtés, serti dans un écrin doublé d'une épaisse étoffe de soie reposait une pierre oblongue, à la surface miroitante, d'un beau vert d'eau.

 


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