Chapitre XI : Le nom

 

Chapitre XI : Le nom.

 

Laomédon aimait déjà beaucoup son dragonneau. Ce n’était encore qu’un bébé, il ne savait ni voler, ni communiquer avec lui par l’esprit comme il le ferait à l’âge adulte, mais son regard semblait exprimer des sentiments. Il n’était pas plus grand qu’un chat adulte et avait une longue queue pointue. Sa tête était petite, surmontée de piquants qui descendaient le long de sa colonne vertébrale, et ses dents très blanches étaient affutées telles de minuscules poignards. Ses pattes étaient chacune munies de trois crochets et tout son corps était recouvert d’écailles d’un rouge pâle qui paraissait scintiller. C’était, malgré sa taille, un animal impressionnant. Laomédon n’était jamais rassasié de le regarder. Il passait de longues heures à lui proposer des noms qui jamais ne les satisfaisaient, ni lui, ni le dragonneau. Il fallait qu’il soit stupéfiant, mais également qu’il colle à la personnalité du tout jeune dragon. Laomédon savait que, quand il aurait le bon nom, il serait sûr de son choix. Il était persuadé que seule la langue elfique, la plus chargée en valeur magique, pourrait convenir à une créature si spéciale. Hypérion approuvait ce choix, tout en restant à l’écart des différentes propositions de son élève. Comme pour l’éclosion, il était le seul à pouvoir choisir le nom juste, d’une importance capitale, car lui seul permettrait au dragonnier de maîtriser pleinement son dragon. Nombre d’appariements avaient été des échecs suite à l’indifférence des dragonniers face à ce choix. Il ne s’était écoulé que quelques jours depuis l’éclosion, et pourtant Hypérion ne cessait de presser le garçon à ce sujet. Mais Laomédon ne semblait pas lassé. Perchant son dragonneau sur son épaule gauche – il était droitier et devait toujours être sur le qui-vive – il sortit. Le nouveau lieu de vie trouvé par Hypérion depuis leur fuite de Rockerden semblait convenir à tout point de vue. Il était à l’abri des regards, suffisamment spacieux pour s’entraîner et, depuis qu’ils s’y étaient installés, avec une poignée d’Esgales, le pli d’inquiétude entre les yeux sans iris d’Hypérion s’était atténué. Laomédon s’accroupit au sortir de sa grotte, attendant le pas qui ne manquerait pas de lui succéder. Il salua l’arrivée d’Hypérion d’un hochement de tête, l’esprit toujours empli de la mission qu’il se devait d’accomplir. Son maître paraissait fatigué ce matin. Une longue épée pendait à son côté, preuve qu’aujourd’hui verrait venir l’un de ces cours que le garçon aimait le plus. Il eut un sourire. Hypérion s’assit près de lui, les jambes pendant dans le vide creusé par le passage de l’eau quelques mètres en dessous d’eux.

-         Alors, que dois-je apprendre aujourd’hui ? Equitation ? Elfique ? Ou allons-nous combattre ?

Les yeux du jeune garçon pétillaient du désir de grandir, de devenir plus fort, de faire face à ce qui l’attendait dehors, tout près. Les lèvres d’Hypérion s’étirèrent en un mince sourire. Il était très attaché à ce garçon.

-         Non, non, rien de tout ça, en tout cas, pas ce matin. Ce matin, je te parle des Terres, et des règles qui les régissent.

Laomédon croisa les jambes sous lui, attentif aux révélations de la journée. Le dragonneau glissa de son épaule jusque dans le creux ménagé entre ses genoux et s’y roula en boule avant de s’endormir. Hypérion le caressa un moment du regard avant de reprendre.

-         Une des règles fondamentales des Terres de Lacknox est le respect du grand Equilibre. C’est de cela que nous allons parler aujourd’hui.

Laomédon haussa immédiatement un sourcil interrogateur. Jamais il n’avait entendu parler de cela, même chez les elfes. Hypérion sembla reprendre son souffle et continua plus bas :

-         Sur nos Terres, deux entités se sont toujours opposées. Il s’agit du Masculin et du Féminin. Leur parité est indispensable. Aucun de ces deux partis ne doit prendre le pas sur l’autre, sous peine de déclencher… des choses terribles.

L’Esgale se passa une main sur les yeux, comme s’il souhaitait chasser un mauvais souvenir de sous ses paupières.

-         Tout repose sur ce fragile équilibre. Il est la base de tout. La réponse à tout.

Laomédon laissa flotter un moment ces paroles, l’esprit en alerte. Quelque chose d’important, qu’il ignorait jusqu’alors, lui était dévoilé aujourd’hui. Hypérion ne lui révélait jamais rien au hasard. Il devait comprendre quelque chose, quelque chose qui se cachait sous cette histoire. Machinalement, il caressa le dos de son dragonneau, qui frissonna d’aise.

-         Suis-je seul à avoir été choisi pour sauver les Terres ?

Hypérion n’avait jamais paru plus vieux. Son dos s’était affaissé, son regard semblait vide. Laomédon le fixa un moment en silence, puis n’y tenant plus, ajouta :

-         Mon dragon… Est-ce réellement un dragon ? Ou est-ce… une dragonne ?

Hypérion tourna son regard vers la créature endormie contre son élève. Ses lèvres s’étirèrent de nouveau en un sourire sans joie.

-         Il faut lui donner un nom… Le plus vite possible. C’est ta seule tâche pour le moment.

Sans plus d’explication, l’Esgale disparut.

 

Les révélations d’Hypérion avaient mises en évidence l’ignorance de Laomédon envers le Monde qu’il devait sauver. Des questions sans réponse, encore plus nombreuses que la veille, se heurtaient sans cesse dans son esprit. Le dragonneau ressentait son trouble et s’agitait, mais le garçon ne parvenait pas à se calmer. Faisant les cent pas dans la partie reculée de la grotte qu’on lui avait attribuée, il se tenait la tête d’une main, l’autre cherchant vainement à rassurer le dragonneau sur son épaule. Ni tenant plus, la créature sauta à terre et détourna son attention de lui. Elle commença à jouer avec une sorte d’araignée qui se trouvait là, lui donnant des coups de pattes à la manière d’un chat. Rapidement, celle-ci capitula, cherchant à fuir le lieu de la bataille, mais le dragonneau, pris dans le jeu, ne lui en laissa pas le loisir. D’un revers de patte, il acheva l’araignée et l’engloutit rapidement. Son air de contentement amusa Laomédon et le ravit brièvement à ses interrogations. Mais elles revinrent le hanter aussi vite qu’elles l’avaient quitté : Que se passait-il si le grand Equilibre n’était pas respecté ? Etait-ce déjà arrivé auparavant ? Quelqu’un d’autre, peut-être son alter ego féminin, devait-il le soutenir dans sa lourde tache ? Il pensa un moment à la jeune fille qu’il voyait souvent en rêve et qui lui ressemblait. Existait-elle ? Troublé, Laomédon se força à regarder de nouveau son dragonneau. Satisfaite, la créature jouait à présent avec les draps de sa couche. D’un coup de patte munie de crochets, elle éventra maladroitement l’oreiller, semant les plumes et les pourchassant. Conquis, le garçon se mit à jouer avec elle.

Le soir venu, couchés tous deux sur la couche dévastée, ils s’endormirent, le corps couvert d’écailles collé à la peau chaude.

 

C’était encore cette jeune fille. Celle qui lui ressemblait. Il faisait un noir d’encre dans la grotte à présent. Laomédon chercha à tâtons son dragonneau, qui bondit de lui-même sur son épaule. La jeune fille sourit. D’un geste de la main, elle lui demanda d’avancer. Il suivit les parois de la grotte, les yeux écarquillés. La jeune fille les devançait largement. Où les emmenait-elle ? Elle ne pouvait pas être une ennemie, Laomédon le sentait. Le couloir rapetissa et il continua à avancer sur les genoux. Enfin, il déboucha sur une grande galerie souterraine. De l’eau coulait au fond, qu’il sentait froide comme la glace. La jeune fille avait disparu. Laomédon fit le tour de la grotte, les sens en éveil. Soudain, il l’aperçut. Caché dans une anfractuosité, un second dragonneau le regardait. Il ressemblait en tous points au sien, hormis les écailles, qui étaient d’un beau vert d’eau. Laomédon en eut le souffle coupé. Il chercha du regard la jeune fille. Elle avançait vers eux, tenant une bougie à la main. Avec un sourire, elle la tendit à Laomédon. Le front en feu, le garçon se réveilla dans sa couche. A ses côtés, le dragonneau dormait paisiblement. Il avait trouvé.

 

-         Son nom est Melùn.

Hypérion hocha la tête, un léger sourire aux lèvres. C’était tout à fait cela. Le dragonneau perché comme à l’accoutumée sur son épaule, Laomédon rentra dans la petite grotte aménagée pour les repas, laissant son maître seul avec ses pensées. L’Esgale eut un soupir de contentement, hocha de nouveau la tête et se mit à chercher dans les replis de son vêtement. Au bout d’un court instant, il en sortit un boîtier métallique et passa vivement son doigt à la surface. Aussitôt, un Esgale très âgé, qui portait une amulette ouvragée au cou, apparut.

-         Lumineuse. Elle s’appelle Lumineuse.

 

 

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