Châtelet - Les Halles


Châtelet - Les Halles

 


J'aime le métro.

Les sensations.

Les couleurs.

Les bruits.

Les gens.

Surtout les gens.


Le métro.

Si on est attentif, le Monde y défile sous nos yeux.


Trois mamas africaines aux boubous colorés, qui parlent fort, qui rient fort, qui vivent fort, et que les regards ne font pas ciller.


Deux hommes jeunes, la tête penchée sur un exemplaire passablement défraichi du Guide du Routard, sac de randonnée, chaussures de marche.


Barbès.


Un militaire, le crâne rasé, tournant et retournant sans cesse entre ses doigts une gauloise d'où un peu de tabac s'échappe et qu'il n'a pas osé allumer.


Un vieil arabe, une barbe d'une semaine, son costume des dimanches qu'il porte tous les jours.


Une famille catholique, quatre enfants, cheveux lisses, blazer marine, chaînes de baptême au cou.


Trois étudiantes Erasmus qui s’arrêteront au milieu des escaliers, prises de doute, les doigts sur la carte et du rire plein la bouche.


Un quinqua lunetté de fer, bouteille d’eau minérale dans une main et traité de philosophie dans l’autre. De la réprobation pour mes regards. De l'hostilité pour mes sourires.


Une famille d’obèses blonds à taches de rousseur.


Des tags noirs sur le carrelage blanc.

Un surnom, ou est-ce plutôt le nom d'un clan ? Storm.


Un roux lisant L’Equipe.


Une nonne dans son cornet.


Deux mains de Fatma et un chapelet.


La chanson de Pagny.


Cet adolescent brun qui me retournera mon regard interrogateur, les oreilles vissées à une paire d’écouteurs chromés.


La vieille dame aussi, avec son improbable jupe à fleurs.


Deux ou trois scouts.


Une conversation en chinois.


Une très grande femme aux curieux cheveux rouges.


Un rabbin, barbe blanche et calotte noire.


Deux moines bouddhistes.


Une affiche de cinéma et une publicité en quatre mètres sur trois.

Galeries Lafayette. La rentrée sera rock 'n' roll.


Un teckel cherchant querelle à un placide berger allemand.


Une colonie.


Deux femmes enceintes.


Odéon.


Un homme assis avec son chien, les yeux au sol.


Trois agents de sécurité, silhouettes officielles et vaguement hostiles, observant avec un brin de suspicion ce peuple que j’observe avec fascination.


Une jeune fille en béquilles.


Une très petite femme voilée de noir, son visage tatoué éclairé par ses yeux immenses.


Cent paires de tongs.


Cette très belle jeune femme noire dont j’ai scruté les traits entre deux stations, Saint Sulpice – Saint Placide, et dont le regard m’a fait détourner la tête.


Un jeune anglais coiffé d’un chapeau impensable.


Une mère et une poussette, une paire de couettes souples.


Une femme portant la burkha derrière son mari en short.


Cette jeune fille seule, debout sur le quai, et qui pleure en silence le départ d’un amant.


Une odeur d’urine.


Une mère à serre-tête que je dévisage avec stupeur moi qui pensais que le serre-tête avait disparu de la circulation en même temps que les pantalons dont on devait glisser l’élastique sous le talon.


Un jeune enfant seul.


Raspail.


Trois SDF.


Et puis je suis là, moi aussi, assise sur ma valise, promenade annuelle, bloc-notes calé sur les genoux, écriture serrée, regards furtifs. Je croque vivement la faune urbaine, toute cette vie qui déborde de la fourmilière magique.

Paris. Angoisse et détestation ou fascination perverse pour un monde trop mouvant, trop rapide, trop fuyant.

La multitude. Jamais de silence, même si peu de gens se parlent.


Je rate mon arrêt, attends le métro partant dans l’autre sens, rêvasse un peu le long de longs couloirs.


J'aime le métro. On y trouve des gens étrangement beaux.

Des gueules pour un cinéma d’un nouveau genre.

Des habitués, des quotidiens. De ceux qui ne regardent plus les gens dans le métro.

Des actifs, des penseurs et des bien-pensants.

Des travailleurs et des SDF, guitare au dos, casquette à la main.

Des blondes et des chauves, des amoureux et des teigneux.

L’humanité entière.


Je regarde et j'apprends.

 

 

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