Voici un lien vers mon Livre d'Or : n'hésitez pas à me faire part de vos impressions...
Dieu ne m’aime pas
J’admire l’effort d’originalité dans les conversations qu’essaient de tenir à eux seuls les gynécos. Quand vous êtes confortablement
installée, cuisses ouvertes et quasiment nue, vous voyez le genre, ça ne rate pas, le gynéco se penche vers votre intimité et en décrit minutieusement le contenu, puisque, d’où vous êtes, vous
perdez des détails. Moi, j’ai récolté un « petit utérus mobile », suivi d’une moue de connaisseur. Je n’avais pas encore réussi à décider si c’était positif ou non d’avoir un
« petit utérus mobile » qu’il m’a asséné « bon, voyons voir les ovaires maintenant… ». Je trouvais que j’en faisais déjà bien assez et qu’il devait se débrouiller pour faire
le reste du boulot en me demandant le minimum de coopération nécessaire, et qui se résume pour moi, dans ce genre de rendez-vous, à enlever ma petite culotte. C’est déjà pas mal, je trouve, comme
effort.
Ce que j’aime aussi dans ces visites, c’est quand on me demande de me détendre. Comme si je n’étais pas parfaitement
détendue à l’idée qu’un illustre inconnu prenne le droit de me fouiller l’utérus du fait du joli diplôme encadré sur le mur.
Mais ce jour-là, le gynéco en pleine inspection de mes ovaires a trouvé quelque chose. Cette chose qu’il cherchait à chacune de nos rencontres et que
toutes les patientes redoutent sans trop vraiment y croire. Ça n’arrive qu’aux autres, c’est bien connu.
Il y avait une boule.
Pas plus grosse que l’ongle de mon petit doigt, il m’a dit. Pas de quoi s’inquiéter. J’ai remballé mon petit utérus mobile et ma dignité et je suis sortie, tremblante, avec un autre rendez-vous,
deux jours plus tard, pour de nouveaux examens, avant ce qu’il appelait discrètement « l’intervention ».
J’étais
venue pour… Tout autre chose.
J’ai vingt-six ans. Des envies de bébé dans mon petit utérus mobile, et une boule de la taille de
l’ongle de mon petit doigt sur l’un de mes ovaires.
Je n’avais pas osé lui demander, après ça, pour le bébé. Je suis sortie
dans la rue. Il faisait bon, je tremblais dans ma veste d’automne. Je serrais dans ma main le billet du rendez-vous.
Je suis
allée directement dans une pharmacie et, comme tous les mois depuis un an, j’ai acheté un test de grossesse. Je voulais, moi aussi, voir un jour apparaître la deuxième petite barre rose dans la
case. Je voulais, moi aussi, voir un jour mon ventre s’arrondir jusqu’à devenir la maison de mon bébé. Bercer son abri quand je sentirais ses coups qui viendraient de l’intérieur de moi.
Apprendre à devenir une mère en suivant sur l’écran de l’échographie la silhouette imprécise de son petit corps. Entendre son cœur battre sur ce rythme si fort, comme celui d’un lapin affolé, qui
est celui de l’amour. Le sentir grandir en moi, se nourrir de mon sang et en prendre le meilleur.
Au lieu du cadeau que serait
pour moi ce bébé, il y avait une boule. Petite, soit. Mais une boule quand même. En réponse à mes prières, Dieu m’envoyait une boule.
Tout allait si vite, tout se mélangeait dans ma tête. Je suis tombée net, en marchant, dans la rue.
On m’a emmenée chez un médecin et quand je me suis réveillée, j’avais deux tubes qui me sortaient du bras. Ils m’ont fait tout un tas d’analyses. Ils
m’ont posé tout un tas de questions. Je ne leur ai rien dit pour la boule. Je suis sortie le soir même, tenant dans la main un billet avec un autre rendez-vous. Mais j’étais si sûre que ça ne
pouvait provenir que de la boule ou du choc que m’avait causé l’annonce de la présence de la boule que je savais déjà que je n’y irais pas, à ce rendez-vous-là. Quand la boule serait partie, le
bébé viendrait. Quand la boule serait partie, tout redeviendrait normal.
Deux jours plus tard, ma boule et moi nous sommes
allées revoir le gynéco. On devait faire un autre examen. Mêmes conditions pour moi, même position mais en plus douloureux et avec plus de monde. Personne ne me regardait plus, on ne me disait
rien. Le docteur est parti avec ses analyses et ses machins et quand il est revenu, il ne souriait plus. Il s’est embrouillé dans ses papiers et je voyais bien qu’il ne savait pas comment
m’annoncer ce que je savais déjà. Une autre boule, bien plus grosse que l’ongle de mon petit doigt, commençait à me pousser dans l’estomac à chaque minute passée à attendre qu’il m’explique ce
que j’avais. Il a finit par y arriver. Les résultats de l’échographie montraient des cellules anormales le long de mon utérus et dans l’ovaire où il y avait la boule. Il fallait tout enlever.
Plus d’utérus mobile, plus d’ovaire. Plus de bébé. Jamais de bébé dans mon ventre qui ne serait jamais celui d’une mère. Qui resterait vide comme mon désespoir. Comme mes bras. J’ai regardé le
docteur sans pleurer et sans vouloir vraiment comprendre. Il m’avait dit que ce n’était pas grave, qu’il ne fallait pas s’inquiéter. Et maintenant il venait m’apprendre en fuyant mon regard que
je ne serais plus vraiment une femme dans quelques heures et que je ne serais jamais une mère. Il a finit par partir en me disant qu’ils préparaient tout pour
« l’intervention ».
Du sang, même pas de douleur. Perdre une partie de moi sans le sentir dans mon corps, mais le
sentir dans ma vie et ne jamais pouvoir l’oublier.
Une fois la porte refermée, je me suis assise dans le lit. Il y avait une
fenêtre, le soleil jouait dans les nuages. Je n’arrivais pas à pleurer. Je pensais que jamais plus je n’arriverais à pleurer. Vingt-six ans. J’aurais vingt-six ans pour toujours, bloquée à cette
date où on me privait d’enfant pour toujours, où on me privait de ma vie. Je resterais jeune mais le ventre vide.
Ils l’ont
fait, leur putain d’intervention. Je suis sortie quelques jours plus tard, vide comme jamais. Le gynéco m’a donné le numéro d’un psy, que je ne suis jamais allée voir. Tout le monde autour de moi
était tellement gentil que je me sentais de plus en plus mal.
Je suis partie sans rien dire à personne. J’avais besoin d’être
seule. Seule pour réfléchir, pour voir ce que je voulais faire de ma vie, maintenant que je savais que jamais ça n’arriverait, le ventre rond, et puis le berceau. J’ai longtemps pensé à me tuer,
mais il y avait les autres. On ne doit pas se tuer quand on a les autres autour de soi. Même si j’étais partie pour quelques temps, ils restaient avec moi, ma famille, mes amis, et mon amour, qui
ne serait jamais père à cause de moi.
J’avais tant prié pour que ça arrive. Pendant un an, les tests de grossesse à répétition et l’attente. Mais tout ça, c’était avant de savoir pour la boule. J’étais encore en vie, mais j’en
voulais à Dieu de me priver de cette chance de devenir mère. De donner la vie à mon tour.
Je suis rentrée chez moi au bout de quelques semaines. Mon amour était toujours là et j’ai retrouvé ses bras et sa chaleur. Dans ses bras, enfin, longtemps, j’ai pleuré sans un mot. Il m’a bercé
comme une enfant sans rien me demander et quand enfin j’ai eu la force de le regarder, je lui ai dit ces quelques mots, qui résonnent encore dans ma mémoire :
- Dieu ne m’aime pas. Mais ce n’est pas grave, je ne l’aime pas beaucoup non plus.