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Histoire d’un risque à prendre
L’homme est un Dieu tombé du Ciel qui se souvient des cieux. (Lamartine)
On est mardi… ou mercredi. Non, je crois bien qu’on est mercredi. Encore douze minutes avant de revoir le ciel, d’essayer de sentir
l’herbe en dessous du béton. Comme dirait je ne sais plus quel grand philosophe, « l’infini, c’est long, surtout vers la fin ». Et cette heure de cours est longue à l’infini… La fenêtre
est ouverte et pour quelqu’un qui est assis à côté du radiateur j’ai froid. Au sol, un vieux chewing-gum mâchouillé s’étale sur le grisâtre du carrelage. Je le taquine du bout de ma godasse.
Stupide sujet d’observation. Ça sonne. Dans le couloir, terne lui aussi, l’affiche fait une tache violente, fluorescente et barbouillée de mots en gras : « Concours de recueil de
nouvelles », « Thème libre ». Ça, c’est piège. Ça ne rate pas. C’est d’abord une envie, puis un choix, au bout d’un quart d’heure, c’est devenu une obligation. Alors, au premier temps
libre, tu arraches avec empressement une de ces feuilles d’écolier studieux : petits carreaux, papier recyclé… (Ça donne bonne conscience et puis ça fait écolo). Et là, tu t’armes de ton
plus beau stylo, le violet, qui écrit turquoise, et qui n’est de sortie qu’aux grandes occasions. Tu te recoiffes ; tout derrière les oreilles ; signe qu’il ne faut pas déranger. Un
coup de langue desséchée par le trac sur des lèvres desséchées par le froid. Ça y est. Enfin presque. Reste à trouver l’idée, les mots viendront tous seuls. Allez, rien qu’un petit sujet sympa,
pas trop mordant, du commercial quoi, genre Femme actuelle, rubrique « témoignages ». C’est un concours de nouvelles, pas un règlement de compte. Ouais, je sais. Mais j’aime
écrire des trucs qui pètent à la tronche en tournant les pages. Ça évite d’exploser en public, dans la vraie vie. La vraie vie… Quelle drôle d’expression. Tiens, une idée, on va faire dans la
protection de l’environnement, 30 millions d’amis, l’Erika, les plages de Bretagne souillées au cambouis, l’océan azuré marqué à longueur de vagues par l’ébène vénéré des hommes. Un peu d’encre
contre pas mal de pétrole. Quelques pages pour les goélands, ces allégories de la liberté. Non, non, ça fait trop « Concours de la Meilleure Nouvelle Lycéenne ». Bon, autre chose
alors, un truc comme : « Comment devenir écriveron en trois leçons par une gamine de dix-sept ans, qui fait des fautes d’orthographe ». Je vois d’ici le best-seller. Tu jettes un
titre philosophique, au hasard, quelque chose de littéraire, avec un sens caché, qu’il faut chercher à décrypter (sauf si on aime la poésie des mots) genre : « Mémoires
d’amnésique » ou « Histoire d’un risque à prendre ». A peine as-tu griffonné trois mots et demi, dont deux déjà raturés (et quelques points d’interrogation, un pour chaque ligne,
ce qui montre ton assurance légendaire) que déjà t’as envie de faire une boule avec la feuille, en chuchotant un petit « merde », fort dans ta tête. Ça soulage, même dans la tête. On
recommence. Feuille. Recoiffage à la Zazie, tout derrière les oreilles. Re-coup de langue sur les lèvres. Re « merde » dans ta tête. La plume du stylo grandes occas’ grince comme les
dents de ton père à l’arrivée de la facture de téléphone. Tu recharges, sans t’énerver, l’engin, à l’encre indélébile turquoise, encre qui vient se jeter nonchalamment sur les Kickers que t’as
piqué à ta sœur ce matin, et qui sont déjà pleines de chewing-gum. Alors t’écris dix fois, calmement mais de plus en plus gros, sur la table de la perm’ : « Je ne suis pas énervée. Je
ne suis pas énervée… » Jusqu’à ce que t’écrives : « Je suis énervée » (L’heure d’après, la table se recouvrira mystérieusement de : « On s’en fout. Ecrase un peu,
y’en a qui dorme ».) Alors en désespoir de cause, tu prendras le premier sujet qui te bottes un minimum. Tu feras une intro pour expliquer pourquoi tu veux devenir écriveron et tout ça.
T’aimes bien les intros. Tu casseras le trac en disant, comme ta mère, fort dans ta tête : « Aie voir ton bac d’abord, après on verra ».
Après l’intro, tu te lanceras. C’est d’abord une idée vague, des phrases lâchées sans suite, un
parfum peut-être, qui donne l’envie, et puis l’inspiration. Par la suite, il y arrive des êtres humains, petits fantômes qui hantent mon crâne pendant mes heures de migraine, à qui on colle une
étiquette, comme dans la vie en fait, un nom, peut-être une silhouette. Cela reste une ébauche. Ensuite, il leur vient des traits, un caractère, et la migraine s’accentue quand mon cerveau
accouche de ce peuple des ombres. Les visages se forment. Le crayon esquisse les premiers pas vers le but, il griffonne l’histoire, tâtonnant, les événements principaux, la vie du héros, dans les
grandes lignes, toujours en tâtonnant. Enfin, on commence, le doute plein la tête. On se lance, ou du moins, on essaie. Il suffit parfois de quelques phrases, tranchées à vif dans un morceau de
vérité, sorties de la migraine de mon cerveau un soir d’été. Ça ne vient pas facilement, puis, au bout d’un moment, à gros bouillons, irréfléchis, irraisonnés, irraisonnables. Et c’est une
phrase. Et c’est le début de la vie. En fait, c’est l’histoire d’un risque à prendre.