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Mémoires d’une Amnésique
Ce soleil de septembre, cette grâce des bruyères sur la colline, cette amitié, autant de promesses vaines et déchirantes d’être vaines puisque, au cœur de chacune d’elles, la menace veillait, la même menace qui les effacerait : cette lumière s’éteindrait, ces fleurs se faneraient et les bien-aimés, un jour, ne seraient plus. (G. E. Clancier)
C’était une journée d’avril froide et claire. Printemps 1942. Un train de déportés roule dans ma mémoire. Et les larmes sur mes joues se prennent dans mes rides. 60 ans. Cela fait 60 ans
aujourd’hui qu’ils sont partis. J’étais à l’époque une petite fille de huit ans. On avait brodé des étoiles jaunes sur les revers de nos vestes un peu auparavant. Nous habitions, ma famille et
moi, un quartier assez pauvre et reculé hors de la ville. A l’annonce de la guerre, nous avions emménagé au dernier étage de notre immeuble. C’était juste derrière la gare. La nuit, on entendait
rouler les trains. Je me souviens… Les wagons qui défilent… Et puis la chose horrible, un peu après…
J’avais fini par comprendre que ce qui nous différenciait des autres, c’étaient les étoiles sur nos vestes. C’était à cause de cela que les gens nous regardaient avec mépris ou détournaient les yeux, que les gendarmes nous insultaient et nous battaient même parfois, au milieu de la rue, dans l’indifférence générale. Ils nous terrorisaient, mais nous ne voulions pas qu’ils le sachent. Ils avaient droit de vie ou de mort sur chacun de nous. Ils étaient Dieu.
C’est à cette époque, et pour le reste de ma vie d’ailleurs, que je me suis fâchée avec lui. Avec Dieu, je veux dire. Quand on voit tout
un peuple se faire mener à l’extermination par une poignée de sanguinaires et qu’on est, comme ils disent, « tout-puissant », on se doit d’agir. Dans le cas contraire, on est, soit
aussi impuissant que le peuple opprimé, soit quelqu’un qui ne mérite pas qu’on l’adore. Dans tous les cas, ça ne valait pas la peine de construire des autels, de brûler des cierges et de se
confondre en prières. Dieu se fiche de nous. Ou alors c’est un con.
A cette époque, la mort n’avait pas l’importance qu’elle avait aujourd’hui. Elle était, comment dire, banale. Des gens mourraient dans la rue. Des gens en abattaient d’autres dans la rue, du seul fait de l’étoile jaune, cousue sur leurs vestes.
Ils nous ont emmené dans un camp, en Allemagne. Je me souviens… J’avais huit ans. Ma mère me cachait, sous une paillasse, dans le campement des femmes. Ça a duré comme ça quelques mois. On avait froid, et faim. On n’était rien. Et puis un jour, c’est arrivé.
Je ne sais pas exactement comment, mais un jour, la chose horrible est arrivée. Beaucoup de choses horribles se passaient là-bas. Mais
celle-là résonne plus encore que les autres dans ma mémoire… Celle-là…
Ma mère était une femme bonne, et terriblement courageuse. Le soir, dans le campement, elle me parlait à voix basse, de la vie qu’on
aurait après la libération, et elle me chantait des chansons en yiddish. Elle avait une voix d’ange. Un matin, un soldat allemand m’a trouvé. J’étais seule dans le baraquement des femmes et je
jouais à faire comme si on était libérés. J’ai joué un peu trop, mais je n’avais que huit ans. Le soldat m’a vu. Jamais je n’oublierai son visage. C’était juste avant que la chose n’arrive… Un
soldat jeune, avec des lunettes et des cils de fille. J’ai mis ma main sur ma bouche pour ne pas crier, et je suis restée là où j’étais, raide comme un piquet. J’attendais la mort. Le jeu était
fini. Jamais je ne saurai si la vie après la libération serait comme ma mère me la décrivait le soir, dans le baraquement des femmes. Jamais je ne saurai si, un jour, nous serions libérés. C’est
là que je l’ai vu, et puis que la chose est arrivée. Jamais ça n’aurait dû se passer…
Je secoue la tête. Pauvre vieille bourrique, je me dis, penser à des choses pareilles. Il faut vraiment que je devienne folle, pour me
souvenir de ces choses-là. Pense à quelque chose de moins ruminable, je me dis. Mais la mémoire est ce qu’elle est. Même quand on le veut très fort, pas moyen d’effacer les choses qu’on aimerait
voir disparaître. Surtout à mon âge, où on commence à oublier le nom des gens, et où on a bien pû ranger ces foutues clés. Où on commence à se cogner dans tous les meubles, dans toutes les
portes, alors qu’on connaissait si bien sa maison avant que sa mémoire ne devienne ce qu’elle est devenue : un problème ingérable de plus. Des images sans suite, quelques noms encore, et les
choses horribles, qu’on aimerait oublier, et qui restent, comme si elles étaient gravées dans nos cerveaux, et collées sous nos paupières. Non, les trucs comme ça, jamais, jamais, on ne les
oublie. Comme le visage de ce jeune soldat par exemple. Ou la chose horrible qui est venue juste après.
La bouilloire siffle sur le vieux poêle. Faut-il qu’il m’aime, ce poêle, pour me couper dans mes ruminations… J’aime verser le thé. Je ne
regarde plus mes vieux doigts, leurs veines gonflées, car je sais que si je les regarde, je les verrai trembler, surtout un jour comme celui-ci. L’eau monte dans le bol en faïence, tout ébréché.
Mon nom est peint dessus, à l’intérieur. Anna. C’est ce que ma mère a crié quand elle m’a vu face à face avec le soldat et qu’alors la chose est arrivée. Ce bol, ce sont mes enfants qui me l’ont
offert. Lentement, quand l’eau monte à l’intérieur en se teintant de la couleur du thé, l’inscription est recouverte. Je la regarde s’effacer lentement, comme si je me noyais moi-même. J’ai
toujours eu une terreur folle à l’idée de mourir noyée. L’eau monte dans le bol, et l’odeur avec elle. A la violette, ça me rappelle les bonbons que je donnais à mes petits-enfants quand ils me
rendaient visite. La couleur progresse dans l’eau comme si elle était vivante, et jusqu’au moment où elle est partout. Ce n’est plus du tout de l’eau alors, c’est bien du thé, et on n’aperçoit
plus la petite inscription, Anna. Elle est pourtant si présente dans ma mémoire, dans ce cri de ma mère, avant la chose horrible. Le liquide chaud et sucré me brûle tellement la gorge que j’ai
les larmes aux yeux. Je me suis servie tant de fois de cette excuse pour expliquer les larmes sous mes paupières. Le thé a décidément bien des vertus, surtout pour les vieilles à la mémoire
trouée. Le soldat… Il avait l’air si jeune, avec ses petites lunettes qui cerclaient de fer ses yeux étonnés… Après un temps, face à moi, il a levé son fusil vers ma poitrine et il m’a dit
quelque chose en allemand, mais sans crier. Je n’ai rien compris, bien sûr, et puis j’étais si affolée, le cœur cognant dans ma poitrine comme celui d’un lapin pris au piège, que j’aurai bien été
incapable de bouger. Il a avancé vers moi et j’ai remarqué ses cils de fille, des longs cils recourbés, je ne sais pas pourquoi. Il avançait toujours et j’appréhendais le moment où il refermerait
ses mains sur moi. Au fur et à mesure qu’il avançait, il avait l’air de plus en plus en colère et mon cœur tapait comme un sourd dans ma poitrine. C’est là que je l’ai entendu. Anna. Le soldat
s’est retourné. Ma mère se tenait devant lui, elle était blanche, blanche comme une morte…
J’écoute avec attention le petit tintement de la cuillère qui racle le sucre au fond du bol. C’est un de ces bruits rassurants, qu’on sait pouvoir retrouver au moment où on en aura besoin. Au moment où une femme, où une mère, criera dans notre cerveau. Anna. Il s’est retourné. Le fusil braqué sur elle. Il avait l’air si en colère et il allait appeler les autres. Sans réfléchir, j’ai sauté après lui. Il a à peine trébuché mais déjà ma mère était sur lui. Elle m’a repoussé et ils se sont battus un moment. Ma mère, blanche comme elle était, et maigre, si maigre depuis qu’on était là… Mais elle défendait la vie de son petit et c’était toute sa rage d’être enfermée ici qui lui donnait ce courage, cette force dont elle n’aurait jamais été capable. Je pleurais sans pouvoir bouger, à deux mètres d’eux, à l’endroit même où j’étais tombée. J’ai vu l’éclair froid du couteau quand il l’a tiré de sa poche. Alors j’ai bondi, et c’est là que c’est arrivé. La chose horrible.
Après, quand la chose a été terminée, plus rien ne bougeait. Le silence autour de nous… Je ne pouvais pas détacher les yeux du soldat et de ce qui s’était passé.
Anna. Cours. Cours et surtout, surtout, ne te retourne pas. C’est ce que me répétait ma mère, le soir, dans le baraquement des femmes. Si
quelqu’un te surprend, s’il m’arrive quelque chose, tu ne dis rien et tu cours. Aussi vite et aussi loin que tu peux. Et sans te retourner. Promets-moi. J’avais promis.
Je me suis remise debout en pleurant. Le soldat la fixait avec ses yeux aux cils de fille et je ne savais plus si… J’ai vu l’éclair du couteau tout à côté de ma mère, près de sa peau, si près que je ne savais pas si... Je me suis penchée pour voir. Il y avait du sang partout. Mais je n’avais presque plus de forces et je ne voyais rien à cause de mes larmes. Il n’y avait plus que mes larmes. Elle me regardait sans bouger. Blanche, si blanche. Et ce silence soudain… Dans ma tête, elle a répété, en insistant sur chaque syllabe. Cours, Anna. Et ne te retourne pas. Elle ne bougeait plus et le soldat… Tout avait été si rapide…
J’ai couru au dehors et je me suis cachée derrière le mur en bois du baraquement. C’est là que je les ai entendu arriver… Je voyais encore les silhouettes emmêlées de ma mère et du soldat jeune. Ils faisaient une tache sur le sol nu. Une énorme tache rouge. J’avais mal aux poumons à force de respirer. Les autres soldats sont arrivés et dans ma tête, les mots de ma mère ont résonnés, les derniers qu’elle ne me dirait jamais. Cours, Anna. Ne te retourne pas.
J’ai couru. Aussi vite que je pouvais en essayant de ne pas penser à toute cette douleur qui me pliait en deux. Une minute après que tout
ait commencé, quand le soldat m’a découvert et que ma mère a crié, que la chose est arrivée, un nouveau coup de feu a retentit. Mais pas en ma direction. Il venait du baraquement, où les soldats
venaient d’arriver. J’ai cessé de courir comme heurtée au vol et j’ai appuyé aussi fort que je le pouvais ma main contre ma bouche. Cours, Anna. Et ne te retourne pas. Je me suis remise à courir.
Rien n’était plus important pour moi que de courir. Jamais je ne m’arrêterai…
Le thé me brûle encore mais moins fort que les larmes sous mes paupières. Là-bas, dans ma mémoire, sur le sol d’un ancien baraquement de femmes, la tache s’agrandit encore. J’entends à nouveau le bruit que ça a fait quand la chose est arrivée. Le bruit qu’a fait le crâne du soldat, quand je l’ai frappé encore et encore avec cette grosse pierre. Je revois les yeux de ma mère quand elle a tendu la main pour m’arrêter, alors que le jeune soldat n’avait presque plus de visage… Les yeux morts qu’il fixait sur elle, l’air presque étonné. Et puis le couteau, le couteau qu’il avait eu le temps de planter dans son ventre. Je revois encore ma mère me dire de m’enfuir, avant que les autres soldats n’arrivent…
Le temps que ça m’a pris pour pouvoir détacher les yeux de la tache, de plus en plus rouge et de plus en plus large, le sang s’étirant
sur le sol. La fuite et puis le coup de feu. Quand ils l’ont abattu comme un vieux cheval blessé. Tout tourne dans ma tête, j’ai la mémoire en larmes. Elle a détaché la pierre de mes doigts
crispés. J’aurai frappé encore et encore. Jusqu’à ce qu’il la lâche, jusqu’à ce qu’il retire son couteau… Jusqu’à ce que j’oublie tout, les étoiles sur nos vestes, le baraquement des femmes, le
froid, la faim, ma mère si blanche, si maigre, ses chansons en yiddish, pliées en deux sur sa paillasse. Jusqu’à ce que j’oublie cette guerre, qui n’était pas la mienne. Jusqu’à ce qu’elle
revienne… Jusqu’à l’oubli de tout…
Je m’appelle Anna. J’ai huit ans. Et un train de déportés roule pour toujours dans ma mémoire.