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Mort d’un con
Il a enjambé la rambarde et il regarde en bas. On n’est qu’au quatrième étage mais ça devrait suffire. Il fait nuit et il a froid mais ça
ne durera plus longtemps maintenant. Il a déjà essayé de sauter le mois dernier, mais il avait dû renoncer. L’image de son fils était encore beaucoup trop forte sous ses paupières. Il avait cru
qu’il y arriverait. Qu’il le reverrait et que le petit lui pardonnerait. Mais non. Alors ça ne servait plus à rien à présent, de continuer à respirer. Il envisageait la vie comme le sempiternel
et ennuyeux réflexe de respirer. Mais s’il sautait, s’il arrivait en bas sous forme plus liquide que solide, il pourrait arrêter de respirer. Il pourrait ne plus penser. Oublier ce qu’il avait
fait pour en arriver là. Le visage de son fils lui sauta de nouveau du cerveau jusque sous les paupières. Foutue machine. Plus on cherche l’oubli, plus les choses et les gens qu’on cherche à fuir
vous reviennent tenaces en mémoire. Plus on cherche à oublier et plus on se sent comme la mémoire à vif. A force de vouloir la décaper sans doute.
Il fixe ses pieds, qui ne tremblent même plus, sous lui, sur la rambarde. Les gens marchent dans la rue, en cachant leur mémoire à vif, et les images
collées sous leurs paupières. Ils marchent de plus en plus vite, comme pour se faire croire qu’ils arriveront à fuir. Ils sont seulement de plus en plus seuls. Il aspire l’air comme on happe la
dernière bouffée de vie. La dernière cigarette avant d’entrer dans le couloir de la mort. Ses yeux sont tristes, mais il sourit. Le vide est là, qui l’attend en silence. Le vide rassurant, qu’on
sait tous où trouver, le jour où ça n’ira plus, le jour où les images seront trop fortes.
Le vide, ou les calmants, ou le bout
de corde, ou le fusil du grand-père, caché dans le grenier, et qu’on a découvert étant enfant, en se disant déjà : « Le jour où j’aurai trop mal à la mémoire… ».
Il ferme les yeux, les poings serrés. Encore un pas en avant. Un seul pas seulement et tout sera fini. Il imagine sa chute et le bruit de
son corps quand il touchera le sol. Le sang. Le visage étonné de ces gens, qui penseront être différents, pas assez lâches pour faire ce pas, même quand la mémoire leur fera trop mal.
Il avance ses pieds jusqu’à l’ultime bord de la rambarde, qui est maintenant le dernier rempart, le dernier trait d’union qui le relie à
la vie. Le souffle qui sort de sa bouche est blanc tant il fait froid ce soir. Il halète un peu. Il a rouvert les yeux et s’est remis à regarder les gens qui passent en dessous de lui. Il n’a
plus peur. Il a cessé d’avoir peur depuis qu’il a revu le petit, et le mépris au fond de ses yeux. A ce moment-là, quand le petit lui a ouvert et qu’il a compris d’un seul regard, il a tout de
suite pensé à la rambarde. Sa dernière amie, son refuge. Quand il était enfant, quand il avait à peu près l’âge du petit aujourd’hui, il venait souvent en haut de cet immeuble, au pied de cette
rambarde pour regarder les gens. Pour courser les pigeons, aussi, mais ils ont disparu. Pour rêver. Pour jouer à se regarder s’envoler.
Le ciel ne montre aucune étoile. Le ciel est triste, et vide comme les yeux du petit. Il le savait bien que ça finirait comme ça, et que le petit
suivrait son exemple pour lui faire regretter sa vie. Il avait ouvert la porte et déjà, il savait que c’était son père qui attendait derrière. Sur la table juste à côté, il y avait la seringue,
une cuillère, et la poudre blanche dans une petite soucoupe. Le père a cligné des yeux mais il le savait. Avant de venir, le père savait ce qu’il avait fait à son fils. Il a seulement fixé des
yeux le gros élastique autour du bras du petit, jusqu’à ce que celui-ci lui referme la porte sur le nez. A présent, c’était cette image du petit que le père avait sous les paupières. Celle d’un
môme avec des seringues chez lui et un garrot autour du bras. Du bout des doigts, il se frotte les yeux. Il n’a plus le vertige depuis longtemps. Avant, quand il avait l’âge du petit aujourd’hui,
il venait ici déjà pour se planter ces mêmes seringues dans le bras, en croyant s’injecter le bonheur dans les veines. Cinq ans de taule, il avait fait. Il était parti quand le petit avait neuf
ans. En taule, il n’avait pas pû oublier son visage. C’était la seule chose qui était restée claire dans sa tête pleine de cette poudre blanche qui efface tout dans un bouquet d’étincelles. La
gueule du petit, avec sa fossette au menton et ses yeux verts de chat. Cinq ans de taule en ne pensant qu’à revoir le petit. Sortir en ne pensant qu’à ces yeux qu’a son petit. Attendre encore,
car parfois cinq ans de réflexion, ça peut paraître peu pour un mec avec des étincelles de poudre blanche dans la tête. Et puis sonner chez le petit et voir ces yeux-là, ces yeux mêmes qui vous
avaient fait tenir en taule, cinq ans sans broncher. Mais plein d’un mépris qui ne s’effacerait jamais. Et puis son bras, son bras d’enfant encore, tout troué à cause de ces seringues, ces
petites cuillères, ces garrots, cette poudre, toute cette merde. La rambarde alors. Tout tournait toujours autour de cette rambarde. C’est là qu’il s’était fait coincer. Cinq ans, bon
sang !
Il aspira encore une bouffée d’air, en se jurant que c’était la dernière. Il ferma les yeux très forts. Il avait
habité cet immeuble toute sa vie, il y était revenu à sa sortie de prison. C’est de là-haut, c’était sûr, qu’il devait s’envoler. Il avança d’un pas, et pendant sa chute, il pensa encore au
petit. Le bruit de son corps, en frappant le sol, l’empêcha d’entendre un gamin, avec une fossette au menton et des yeux verts de chat, toquer à sa porte, au quatrième étage.