Qui es-tu grand-mère ?

 

                                               Qui es-tu grand-mère ?


Avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j’ai refait l’histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant.
(C. Baudelaire)


Je te connais depuis toujours. Je sais la douceur de tes mains ridées, striées de veines, salies de tâches brunes, celles que tu détestes tant. Mais je ne reconnaîtrais pas tes mains, sans ces tâches. Je connais tes yeux, bleus et si pâles qu’on les croirait comme découpés dans la toile du ciel, délavés par le temps. Je connais tes sourires, chaque ride, chaque recoin de la peau de ton visage, où on lit la bonté. Ta simplicité. Je sais la chaleur de tes éclats de rire. Ce rire qui contient toute l’humanité. Mais, au fond, je ne sais rien. Qui étais-tu, avant moi ? Me ressemblais-tu quand tu étais petite fille ? Aimais-tu les mêmes choses, avais-tu les mêmes rêves ? Je me demande ce qui se cache derrière ce visage. Oui, en fait, je me demande : qui es-tu, grand-mère ?

Je sais tes mains. Tes mains qui apaisent tout. Prétendre avoir mal aux yeux rien que pour te voir aller dans le jardin de ta démarche dansante, te pencher sur la camomille et en cueillir les fleurs blanches avec des gestes lents, qui viennent du fond des âges. L’eau qui chauffe doucement sur le petit poêle. Cette vie plus lente et plus douce, empreinte de tes gestes calmes et précis. Des mains qui apaisent mieux que tous les mots du monde. Des mains qui consolent. Des mains de grand-mère en fait.

Je sais ton rire. Me moquer de ton accent des Vosges, de ta façon de manger tous les « V » des phrases et puis te faire des sketchs en t’imitant, moi qui ne t’égalerai jamais. Juste pour regarder le rire t’emporter. Sentir cette chaleur qui envahit mon cœur quand j’arrive à t’atteindre et à te faire paraître heureuse d’être avec moi. En faire des tonnes. Rire à mon tour quand tu essais de me faire arrêter mes singeries alors que ton bon visage est encore couvert de joie.

Je sais tes odeurs. L’eau de Cologne sur ton mouchoir, celui que tu me tendais quand j’étais malade en voiture sur ces routes des Vosges que je ne connais pas. Le pot de basilic, sur le rebord de la cuisine. Beaucoup d’odeurs de cuisine en fait, tu prends ton rôle de grand-mère très au sérieux. Et on ne nourrit que ceux qu’on aime. La fraise qui cuit dans le grand fait-tout, et le jus qui coule dans la bassine de cuivre, celle qui ne sert que les jours de confiture. Te regarder peler les tomates, laver les pissenlits et casser l’écorce des noix de tes doigts sûrs. Avancer dans l’allée du jardin et cueillir avec soin chaque brin de persil. Prendre son temps. Respirer. Vivre.

Je sais tes grands principes, ceux que tu n’appliques pas. Faire des débats féministes avec toi à table. Et puis, grogner quand tu te lèves pour aller resservir ton mari qui a fini et qui ne veut pas se lever lui-même. Attendre que tu reviennes pour t’en remettre une couche et t’écouter m’expliquer que tu veux être réincarnée en homme, si c’était possible bien sûr. Essayer de te faire comprendre qu’un homme est aussi un bipède et que de ce fait, il est capable de se traîner jusqu’à la casserole tout seul. Et puis laisser tomber l’idée en voyant ton visage se fendre en deux d’un sourire qui veut dire à peu près : « On ne la changera pas… »

Te faire danser. Essayer de te rendre heureuse encore une fois, alors que deux générations nous séparent au lieu de nous rapprocher. Essayer de te choquer, toi que plus rien n’étonne. Te raconter des blagues, même des pas drôles et même que je sais pas raconter. Le faire quand même et t’écouter répéter à Grand-père la blague de la blonde qui ne savait pas se servir d’un tournevis. Te prendre en photo avec une coupe de champagne à la main pour pouvoir te faire râler après en te traitant de poivrote. Tremper mon doigt dans le liquide ambré où les bulles véhiculent la joie. Faire la grimace car je dois faire le clown, rappelle-toi. Et puis, moi, le champagne, j’aime pas ça.

T’aimer, tout simplement. En fait, je croyais ne pas te connaître, car je ne savais pas ce que tu avais vécu avant moi. Mais je ne crois pas que j’ai besoin de le savoir. Au fond, l’essentiel, je le sais.

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