Rose du désert

 

                                                         Rose du désert


Le titre du journal s’étale en gras sur la première page. Ce n’est qu’un tabloïd, qui joue les détectives et croit tenir les gens au courant, démêler des enquêtes et tout ça. C’est ma voisine de chambrée qui m’a lu l’article. « La baby-sitter… » On a beaucoup ri. Ça parlait de moi.
Je ferme les yeux. C’est dur de ne voir que du noir, même lorsqu’on essaie fort. De ne penser à rien. Les idées se bousculent dans tous les sens dans ma tête sans que je puisse en extraire une seule. Je voudrais connaître le vide. N’être habitée que de vide. Un peu d’air et de vent, peut-être. A la limite.
Pierre du désert. Rose des sables. Caillou d’imaginaire. Poussière et rêve. Grains d’illusion. Comme votre seconde chance. On ne change pas. On peut juste oublier et essayer de faire croire aux autres que rien ne s’est jamais vraiment passé. Et au final, on oublie. Toute cette imagination doit venir de l’overdose de sitcoms qui sévit maintenant, ici en Amérique, comme partout. Moi je n’y crois plus. Je sais, j’ai compris. Il n’y a qu’à l’approche de la mort que l’on découvre le vrai sens de la vie. De la main gauche, je caresse le bijou des sables, la pierre du désert. J’imagine sans raison une petite bague à mon annulaire, même pas forcément une jolie, et je souris. Je souris au gris de ma cellule. Quand je croyais au bonheur, avant, si on m’avait condamnée, si on ne m’avait laissée qu’un dernier tout petit mois de vie, j’aurais voulu m’échapper, tout défoncer, et briser les murs par la seule force de ma conviction d’innocente. Mais maintenant, ça n’a plus d’importance. On ne peut plus que se promener dans la vie, après avoir pris ces trucs qui vous en coupent. Je hume l’odeur de pharmacie qui flotte encore dans l’air. L’infirmière est venue toute à l’heure. C’était une nouvelle, celle-là était gentille. Elle avait une voix douce, et elle semblait si jeune. Mon cœur s’est serré comme il ne l’avait pas fait depuis des mois. Cette fille, ça aurait pû être moi. J’aurais pû, moi aussi, aller à l’école, lire des bouquins épais et devenir intelligente. Devenir quelqu’un de bien. Etre quelqu’un d’autre.

Aujourd’hui, j’ai rendez-vous. Car je sais qu’elle va venir. Je le sens dans la moelle de mes os. Cela fait douze ans, aujourd’hui. Lucie. Lucie… Son prénom résonne sur les murs de ma cellule et sonne faux. Elle n’est pas Lucie pour moi. Elle est madame Lehaye. Lucie Lehaye. Les murs me renvoient son nom en écho. Il n’y a que l’écho qui me réponde ici. Je cherche dans ma mémoire quelques brides de souvenirs, pour me reconstituer son visage, me rendre sa voix. C’est étrange comme j’attends cette visite tous les ans. Avec impatience, presque avec joie. J’aimerais qu’elle me croit, ou au moins qu’elle comprenne. J’aimerais… Souvent, j’aimerais être à sa place. Avoir sa famille à protéger, dormir dans ses draps, sentir l’odeur de peau d’homme, la chaleur d’une peau d’homme. Des pas résonnent dans le couloir. Mais tout résonne dans une prison. Je me penche en avant, peut-être pour mieux entendre. Souvent je me compare à une bête, rodant dans les bois, épiant les bruits aux alentours, les oreilles aux aguets mais des yeux inutiles dans les ténèbres. Des yeux morts. Comme moi. Comme moi, à l’intérieur.
Ce n’est pas son pas de toute façon. Il a disparu depuis longtemps de la surface de cette planète, le bruit de son pas. Celui-là est léger, presque nonchalant. Ça s’arrête enfin devant ma cellule.
- Bonjour, Anne, fait la voix.
- Salut, maître, répondis-je.
C’est mon avocate, mais nous savons depuis longtemps elle et moi qu’elle ne peut plus rien faire pour mon cas. Elle vient quand même. Elle est mon confesseur, éternel Jimminy Cricket sur mon épaule, ma conscience. La gardienne ouvre la grille et mon bon ange entre. Les yeux fermés, j’imagine les barreaux se refermer sur nous.
- Je croyais que tu oublierais, Maître, lui dis-je. Ou du moins, j’espérais.
- Elle n’oubliera pas, elle, tu sais.
Elle soupire. Elle a déjà les larmes aux yeux. J’attends, les mains à plat sur mes genoux pour en cacher le tremblement aux yeux de cette femme qui ne peut pas être mon amie, pas vraiment.
- L’appel a été rejeté. L’avocat des Lehaye est excellent, et ils nient tout en bloc. Comme d’habitude.
Je hoche la tête machinalement, l’air désabusé, attendant la suite. Car il y a toujours une suite, n’est-ce pas…
- Lucie Lehaye demande la garde définitive de Lia. Son mari est d’accord. Je pense qu’ils vont l’avoir. Et ça sera peut-être mieux comme ça…
Je continue de hocher la tête comme un animal obstiné, en retenant mes larmes. Ne pas pleurer. Ne pas vomir. Ne pas hurler. Surtout, que rien de tout ça ne déborde.
- Tim est le père de Lia, finis-je par lâcher.
Même à mes oreilles, cette phrase sonnait comme une excuse. Oui, le mari de Lucie m’avait fait un enfant. Presque une adolescente maintenant. J’étais déjà en prison avant sa naissance. Je ne l’avais pas vu grandir. Je ne connaissais rien d’elle. Sa couleur préférée. Le parfum de glace qu’elle aimait le mieux. Les prénoms de ses amies. Et aux dernières nouvelles, elle me haïssait. Sans me connaître, mais qui avait-il de si extraordinaire à connaître ?
Les mots résonnent dans ma tête sans me renvoyer d’images compréhensibles, ni même analysables. Tentative d’homicide, préméditation… Lia. Lucie. La fusillade au magasin et tout le sang. Trois victimes. Pas de coupable. Ou plutôt si, peut-être bien que c’était moi. Lucie… Son témoignage, affligeant pour ma défense, ses larmes quand elle avait annoncé à la barre qu’elle avait pardonnée à son mari de l’avoir trompée mais qu’elle ne pouvait pas pardonner à celle qui, selon elle, l’avait privée de ses jambes. Un crime qui m’aurait été dicté par la jalousie et la conviction que Tim ne la quitterait pas pour moi. J’avais essayé de la tuer quand elle avait dit vouloir adopter l’enfant que j’allais avoir de son mari. J’avais pété les plombs. Amené un fusil au magasin et tiré dans le tas, dégommant trois personnes innocentes au passage. Enfin, ça, c’est ce qu’elle dit elle. Et de toute façon, personne n’est jamais vraiment innocent. La présomption d’innocence, c’est un truc d’avocat pour faire croire à la planète entière qu’il y a des fautes qu’on peut racheter, si on a assez d’argent pour engager un défenseur brillant bien sûr. On a eu une enfance malheureuse, un père absent, peu d’amis, une institutrice antipathique… Ayez pitié Messieurs dames. Une pitié qu’on ne m’avait pas accordée à moi. Lucie. Sa colonne vertébrale avait été touchée. Elle ne remarcherait jamais. Sans enfant, elle avait supporté cette « aventure », comme elle lâchait du bout des lèvres, parce qu’elle avait peur de perdre son mari ; et à l’annonce de ma grossesse, elle voulait me payer pour que je lui vende mon bébé. Lui aurait préféré que j’avorte, parce que toute cette histoire ne l’amusait plus. Mais moi, je tenais à le garder, ce môme. J’étais perdue dans la vie, je n’avais ni famille, ni ami. Je l’avais toujours plus ou moins été, d’ailleurs. Alors, il y a quatorze ans de ça, quand j’avais lu une annonce demandant une caissière, nourrie et même logée contre un peu de ménage, j’avais sauté sur l’occasion. J’étais rentrée dans le commerce des Lehaye, une petite superette, où j’étais la seule employée. Ils m’avaient donné l’appartement qu’ils avaient aménagé au dessus de leur garage. J’étais heureuse. Défoncée la moitié du temps. J’avais sauté sur l’occas’ que représentait pour moi ce boulot. Le patron, lui, avait sauté sur moi. Deux mois après être rentrée à son service, j’étais devenue sa maîtresse. Trop défoncée, je n’avais pas résisté. De toute façon, pourquoi l’aurais-je fait ? Il était bel homme, j’étais seule… Lia. Lucie. Et puis, il y a eu l’accident. Une fusillade au magasin, trois victimes et une balle dans le dos de Lucie, qui s’en était sortie par miracle. Je ne me souvenais de rien. Et puis je ne crois pas au miracle. Et elle m’avait accusé. Il n’y avait plus de témoin, et pas d’autre coupable. Lucie avait fait en sorte que mon bébé naisse en prison. Lia vivait chez elle depuis plus de dix ans, presque toute son existence. Elle l’appelait peut-être maman. Lia. Lucie.
Arrivée à ce terme de mes pensées, et comme si elle s’était sentie appelée, elle arriva. Sur son fauteuil d’infirme, poussée par la gardienne. Mon avocate était partie sans que je l’entende, depuis longtemps peut-être, perdue comme je l’étais dans ma mémoire. L’autre me toisa d’un regard pénétrant. Elle était plutôt jolie encore. Très blonde, les lèvres pleines, le regard un peu dur peut-être, mais ça, c’était normal, vu qu’elle me fixait moi.
- Je savais que vous viendriez… murmurais-je.
Elle ne répondit pas, avança encore, droite, fière, les poings et les dents serrés sur son malheur, les yeux à l’horizon, semblant chercher à transpercer les murs.
- Vous lui donnez raison, tout en sachant très bien qu’il vous ment, n’est-ce pas ? Vous saviez qu’il voulait vous quitter, au fond, j’en suis sûre. C’est pour qu’il reste que vous acceptez de le couvrir et que vous m’avez accusée moi.
Elle ne répondit pas, elle ne me répondait jamais de toute façon. Pourquoi cela changerait-il ? Qu’est-ce qui me permettait d’attendre des réponses ? Elle me dévisageait en silence. Par provocation, je m’étendis sur mon lit et étirais mes jambes. J’allumais une cigarette, lui en proposais une. Elle ne ratait aucun de mes mouvements.
- Tu vas payer pour ce que tu as fait.
Sa voix me surprit plus que le contenu de sa phrase. Elle me rabâchait toujours les mêmes choses. Depuis douze ans les mêmes histoires. Payer quoi ? Je ne me rappelais de rien. Mais elle gardait toujours ce même timbre rauque, étonnant pour une femme.
C’est tout ? demandais-je en soufflant la fumée vers le plafond.
Elle tourna sur ses roues et appela la gardienne de sa voix hachée. Elle se retourna une seule fois avant de partir. L’air de dire, avec un brin de compassion, que nous étions aussi prisonnières l’une que l’autre, moi dans ma prison et dans mes souvenirs vidés de toute substance, elle dans son fauteuil et dans ses mensonges…
Ma mémoire. Mon passé. Trente-quatre années d’existence. Et avoir encore peur de l’orage, du noir, de l’avenir. Mon absence d’avenir plutôt. Bloquée dans cette étrange conjugaison passé, présent, futur. Mais je sais. Je connais mon destin. Seulement, je ne suis plus vraiment sûre que ce soit lui qui m’attende. J’aimerais pouvoir remonter le temps. Comme beaucoup de gens, je présume. Mais pas pour effacer mes erreurs. Non. Pour vivre deux fois plus, moi qui suis encore jeune, moi qui n’ai pas vécu.
J’ai vingt ans. Et je m’envoie dans les veines de quoi oublier le monde entier.
J’ai quinze ans. Et je monte sur les parapets du dernier étage des immeubles pour me regarder m’envoler.
Là, j’ai douze ans. Je rêve encore. Je me shoote déjà.
Là, j’ai dix ans. Je déménage de notre maison, à la campagne, à la mort de mes parents. Accident de voiture. C’est assez banal en fait. Un accident. Comme ma vie.
Là, c’est avant. On est tous les trois. Et puis, non, plus rien. A peine les yeux de ma mère se fixant sur les miens, les bras de mon père qui me juchent sur ses épaules. C’est comme si je n’avais pas eu d’existence avant cela, avant leur mort. C’était pourtant la meilleure partie de ma vie. Enfin, je crois.
Je me vois seulement toute petite, avec une jolie poupée de chiffon dans les bras, au milieu d’un pré. L’image kitchissime par excellence n’est-ce pas ? Quand je ris, je mets la main devant ma bouche pour ne pas qu’on voit les trous dans mon sourire. Le même geste que fait la fille dans le film La Couleur pourpre. Et d’un coup, me revoilà, moi, Anne T., trente-quatre ans, future condamnée à mort, mais comme nous tous, n’est-ce pas ? Coincée entre ces murs. Coincée dans la vie, en attendant de passer le seuil ultime. La meilleure défonce du monde. Vraiment s’envoler. Décoller au plus haut. Mais ne pas revenir.
Avec la lame que je me suis fabriquée, je tranche dans ma peau à la hauteur de la cuisse. La violence me fascine depuis toujours. Même si je ne me rappelle pas l’avoir utilisée sur quelqu’un d’autre que sur moi-même… La lame s’enfonce et le soulagement, presque du plaisir, arrive. Je regarde s’élargir la tâche de sang. Au départ, ça ressemble à trois pétales de rose cramoisie. Je penche la tête, appuie plus fort encore le bout tranchant et la tache s’élargit. C’est de ça qu’on m’accuse. J’ai fait coulé ça. Est-ce que c’est vrai ? C’est pour cela que je suis ici, à cause de ce sang. Un peu d’hémoglobine écarlate. Sur mes mains de criminelle, sur mes mains de tueuse. De maîtresse délaissée, de mère haïe.
Depuis quelque temps déjà, j’essaie de me convaincre. Assassin, je me dis. Mais je ne peux pas m’empêcher de glousser. Le titre du tabloïd revient à mon esprit : « La baby-sitter… ». Mais baby-sitter de qui ? Le seul enfant dans l’histoire, c’était celui que je portais. Et qui est à Lucie depuis longtemps. Les journaux racontent vraiment tout et n’importe quoi. Surtout n’importe quoi. Le sang coule de nouveau. Je n’ai même pas dû aimer ça. Tout ce que je me rappelle, c’est d’être aller chercher un truc pour me faire décoller.
- Vitamino-sidérant ! A ne manipuler qu’après avoir reçu l’extrême-onction… me murmure le dealer en me faisant lui-même la piqûre.
Je secoue la tête, j’efface notre image. J’avais vraiment décollée cette fois. Je ne me rappelais de rien. Une mémoire vide. Si je fermais très fort les yeux, je pouvais apercevoir la poudre d’or que la dope avait déposée sous mes paupières. Qui y resterait certainement pour toujours, depuis le temps. Mais c’est tout.
Dans tout cela, j’aurais quand même voulu connaître l’amour, le vrai, et qu’on ne me le renie pas. Ça ne pouvait pas seulement être cette étreinte un peu brutale, ce souffle sur mon cou, puis ce soulagement quand le plaisir vient. Non, je voulais l’Amour. Et puis, après, mourir comme l’Angélique de Zola, fière et pure, dans le petit souffle d’un baiser. Mais tout n’est qu’illusion. Ça peut ne paraître pas grand-chose, quand on sait ce que c’est que la vie, mais ça a hanté la mienne : ne pas vivre. Ai-je existé ? Ai-je été réelle ? Ange déchu d’un paradis fictif. Un peu de poussière dans nos passés, un peu d’étoiles dans nos futurs. Je jette un rire, qui rebondit contre les murs de mon enclos. Je penche la tête, compte un moment les moutons sous ma paillasse, puis agrippe un livre au hasard. Hemingway, Le soleil se lève aussi. Pas de chance. Mon bourreau se lèvera avec lui. Je n’ai plus besoin de continuer. Dans quelques jours, tout sera fini. Je voudrais juste dormir, sans savoir ce qu’ils pensent de moi. Trouver l’oubli. Le livre retombe sur mes genoux. Assise en indienne, je le feuillette machinalement. Adieu, veau, vache, cochon. Adieu l’espoir.
Je vais mourir. C’est décidé. Je n’attendrais pas le jour où ils viendront me chercher pour m’emmener devant une foule de gens haineux, tendre le bras une fois de plus, pour recevoir une dose d’un truc tellement « Vitamino-sidérant » que je décollerais vraiment. Pour ne pas revenir. Mourir devant leurs sourires, devant Lucie. Lucie qui aurait mon enfant contre elle, mon amant dans son lit. Lia. Lucie.
Lia. Lucie.
Lia. Lucie…
Ce soir, quand la nuit sera venue, que plus aucun bruit de pas ne résonnera dans mon enclos, quand le ciel sera tellement noir que je croirai y contempler mon âme, je me trancherais les veines des poignets pour regarder une dernière fois la couleur du sang se répandre sur le monde et tout engloutir, dans une dernière étincelle.

 

 

 

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