Voici un lien vers mon Livre d'Or : n'hésitez pas à me faire part de vos impressions...
Une robe rouge et si peu d’amour
Je crains la frayeur avec inquiétude. (Rémy G.)
L’emballage brille sur la table du salon. Son nom, écrit à l’encre turquoise, s’étale sur l’étiquette. Elle ouvre la boîte et pousse un
cri de joie. Elle déplie le vêtement, une robe rouge, le serre contre elle avec une expression enfantine. Elle est belle, elle vit, elle a vingt ans. Tu la regardes sans bouger, assis dans ce
vieux fauteuil à la toile délavée que tu as tenu à garder malgré toutes ces années. Il est comme toi ce fauteuil, usé, fatigué, et vieux, si vieux. Bien trop vieux pour elle. Elle s’est levée et
elle danse en chantonnant, la robe rouge collée contre son corps aux courbes juvéniles, l’ourlet virevoltant au rythme de ses pas. Tu la regardes toujours, c’est ta jeunesse qui danse, c’est ta
joie qui brille au fond de ses prunelles. Elle s’arrête et déjà, elle essaie son cadeau. Avec un sourire en coin qui te tiendra lieu de remerciement, elle ôte son pull, sa jupe légère. Tu
remarques à quel point elle a de jolis seins. Elle surprend ton regard et, sans nécessité apparente, elle fait aussi tomber son soutien-gorge, avant de passer par-dessus sa tête la soie rouge.
Elle tire sur le tissu jusqu’à ce qu’il lui gaine les hanches et rectifie les plis qui lui tombent aux chevilles. Le miroir est là, face à elle au dessus de la vieille cheminée, vieille comme
toi, et elle s’admire. Tu ne dis rien et au bout d’un long moment, elle se retourne vers toi pour qu’à ton tour tu vois ce qu’elle y a vu. Tu fais une tête d’ahuri, les yeux ouverts comme devant
une vérité céleste, et elle rit très fort, la tête rejetée en arrière. C’est le genre de femme qui rit en rejetant la tête. Elle l’a étudié ce geste, elle a vu les actrices le faire au cinéma.
Elle aussi elle veut sa part de gloire, même si ce n’est que devant toi ce soir, son seul public, son premier fan. Elle ramasse son petit sac à main et s’approche du miroir. Avec une lenteur
soigneusement étudiée, elle se remet du rouge à lèvres. Elle a une si jolie bouche, ta princesse, et elle le sait. Elle recule un peu et fait des mines devant la glace qui lui renvoie ce qu’elle
veut y voir : une jolie femme, une poupée d’à peine vingt ans, les seins tendus sous la soie rouge du cadeau de son amant. Tu la regardes toujours sans bouger, jouant de temps en temps avec
ta gauloise d’où un peu de tabac s’est échappé. Tu ne l’as pas allumé : elle n’aime pas ça. Ça sent mauvais, elle dit. Et au fond, c’est vrai. Elle enfile ses chaussures, des talons hauts et
de petites lanières, qu’elle noue d’une main habile autour de ses chevilles. Elle a les chevilles fines, et ses lèvres sont rouges comme le sang. Tu fais le geste de prendre ton briquet dans ta
poche, histoire de l’allumer quand même, cette foutue cigarette, et elle fait une jolie moue, avec ses lèvres si rouges, les yeux plantés dans les tiens. Tu arrêtes net ton geste, sans même
penser à te traiter d’idiot, au moins dans ta tête, et elle sourit. Elle est belle, elle vit, elle a vingt ans. Tu soupires doucement, tu ne dis rien, comme toujours. Elle s’avance vers toi, sans
un mot, les seins tendus sous la soie rouge, pour t’encourager à lui faire d’autres cadeaux. Elle ne te donne pas ses lèvres, car son rouge est cher et qu’elle veut dîner dehors ce soir, mais
elle te donne son corps, si tu le veux, en remerciement de ton cadeau. C’est devenu une habitude entre elle et toi. Toi et tes cinquante ans qui veulent quand même d’elle, et de ses seins tendus
sous la soie rouge. Elle le sait. Elle se dit qu’elle te fascine, et au fond, c’est vrai. Mais pas pour ce qu’elle croit. Du bout des doigts, tu cherches la fermeture éclair bien cachée dans la
soie rouge. Elle se laisse faire. Le tissu glisse sur sa peau et elle frissonne. Tu l’allonges sur le canapé du salon et elle s’ennuie déjà. Elle a l’air si jeune, malgré ses airs de femme et son
rouge à lèvres. C’est presque une poupée, une enfant encore, ta princesse. Elle te laisse faire et tu reçois de plein fouet la vision de ses seins nus, une fois la robe tombée. Elle respire
calmement, déjà elle pense à autre chose, et tu le sais. Tu lui fais l’amour quand même, ou quelque chose d’approchant, car elle est si belle, à force de vouloir se prendre pour une femme. Tu
l’appelles princesse et poupée et elle sourit vaguement, en pensant à autre chose. Elle a un autre amant, de toute façon, un qu’elle aime, un comme elle, vingt ans et pas d’état d’âme ou si peu.
Tu l’as appris il y a quelques jours seulement. Elle te l’a dit avec un air de défi à la fin d’une soirée sans passion, après une dispute sans intérêt. Alors tu es sorti, tu savais ce que tu
avais à faire. Tu as choisi la robe rouge, sachant qu’elle lui plairait. La nuit est passée, et puis quelques jours, et évidemment, elle est revenue. Elle revenait toujours. Tu lui as laissé la
robe sur la table du salon. Le cadeau lui a plu et elle te le montre en te laissant la caresser alors qu’elle est si loin de toi. Avec son autre amant, celui qu’elle aime, elle rit de toi en
t’appelant le vieux. Avec lui, elle s’offre, elle ne s’abandonne pas. Et il n’a pas besoin de se mentir pour se faire croire qu’elle l’aime, ou quelque chose d’approchant. Et elle lui dit qu’elle
peut te faire faire tout ce qu’elle veut. Et c’était presque vrai, avant cette nuit, ces quelques jours, et aujourd’hui, en la voyant danser devant le miroir, dans la robe rouge. Tu passes ta
main sur la peau douce de son ventre et elle rit de tes mains râpeuses. Tu penches la tête pour l’embrasser, mais elle s’échappe, en te donnant le prix de son rouge à lèvres neuf. Celui qui lui
fait cette bouche couleur de sang, sur sa peau si blanche de jolie poupée. Tes mains aiment sa peau, que tu sais sucrée comme un fruit. Elle ferme les yeux et elle soupire un peu. Quand tu lui
fais l’amour, ou quelque chose d’approchant, elle regarde le plafond. Quand elle s’ennuie trop, elle pousse de petits gémissements, pour que ça aille plus vite. Quand tu as fini, elle réajuste
sa culotte, qu’elle n’a pas pris la peine d’enlever, et met la main devant ses seins avant de se lever pour aller jusqu’à la salle de bains. Elle se lave, puis passe par la cuisine d’où elle
revient en croquant une pomme. Elle ne cache plus ses seins, elle s’affale sur le canapé et elle mord dans sa pomme sans dire un mot. Tu t’es rhabillé, tu as promis de l’emmener dîner ce soir. Tu
es un homme de parole. Jamais tu ne t’es senti si vieux.
En rentrant, tu la couches dans ton lit. Vous n’avez pas échangé trois mots au restaurant, où elle avait sorti sa belle robe neuve,
couleur de sang. Tu t’endors le visage tourné vers la fenêtre, en espérant que demain, le soleil te réveillera.
Au matin, c’est seule qu’elle trouvera ta lettre, celle où tu lui rappelles tes trente ans de plus qu’elle, et ses allures de midinette,
et où tu lui demandes de partir. Au fond de l’enveloppe, il y a aussi un gros chèque, et elle ne se scandalisera pas de l’attention un peu mesquine d’un vieil amant. Mais, comme elle est seule,
elle ne se donnera pas le mal de faire semblant de pleurer. Après tout, elle a vingt ans.