Vie et moeurs d'une pute


 

Vie et moeurs d’une pute


J’écoute toujours le bruit de mes talons qui résonnent quand je fais le trottoir. Ça m’empêche de penser. Je me concentre sur ce bruit, ce petit tac tac répétitif et indolore. Rien n’est jamais vraiment indolore dans la vie, sauf le bruit d’une paire de talons qui résonnent. Même s’ils résonnent sur un trottoir, tant qu’on se concentre sur ce bruit. Ne pas penser à la suite, rester fixée sur ce bruit. Les voitures qui passent et les hommes qui klaxonnent, qui sifflent ou qui demandent ton prix, ça n’a pas plus d’importance que celle que tu lui accordes. Et je ne leur en accorde aucune. La vie est bien trop courte, et la Terre si petite. Je suis juste une pute, pas de honte. J’ai mon prix, comme tout le monde.

Je sors vers onze heures le soir. Juste un peu cru, pas vulgaire. Je veux choquer, mais pas déplaire. Un peu de bleu aux yeux, pour qu’on sache qui je suis, mes talons, pour avoir autre chose que mon cœur à écouter sur le trottoir. Une petite robe, pour me sentir femme quand tous me voient comme un insecte sur un trottoir. Dans mon sac, la photo de ma fille, en Afrique. Respirer à fond, relever la tête. Je suis une pute, mais je suis moi. Sentir l’air entrer dans mes poumons. Regarder les gens dans les yeux. Ne pas me sentir inférieure à eux, puisque je marche sur cette terre, puisque je respire leur air. Puis recommencer la ronde, l’oreille aux aguets, tendue vers le petit tac tac indolore de mes talons.

Je n’ai de honte à rien. Seulement, je n’embrasse pas. Comme la majorité des putes d’ailleurs, on a toutes regardées Pretty Woman. Je réserve ça pour l’homme qui saura me reconnaître. Qui saura voir la femme avant de voir la viande. Qui saura voir mon cœur avant de voir mon cul. Qui me demandera de l’aimer et pas combien je veux. Combien je vaux… Moi la petite malienne qui écris des trucs invendables après s’être fait baiser dix fois dans la nuit pour trente euros. J’écris avec mes tripes, mon cœur, mon âme, mon sexe aussi parfois, qui est à priori le truc qui a le plus de valeur chez moi. J’écris pour rien, puisque je sais d’avance que personne n’a envie d’écouter ce que j’ai à dire, peu importe de quelle partie de moi ça sera sorti. J’écris pour moi. J’écris pour Dieu.

Un soir où je suis rentrée plus minable que d’habitude, alors que le bruit de mes talons n’étouffait pas assez dans mon souvenir les gémissements de plaisir de mon dernier client contre mon oreille, j’ai pris une grande enveloppe dans un tiroir et j’y ai mis tous mes textes. Toute ma colère, tous mes vieux espoirs, l’Afrique, ma fille, le tapin, toute ma vie. Dans une enveloppe en papier kraft, les brunes, pas très jolies. J’ai passé plusieurs fois mes mains sur le papier rugueux, comme si je voulais l’aplanir. Je me suis appliquée pour écrire l’adresse. Au stylo plume et en formant bien les boucles, comme on m’a appris à le faire ici. L’adresse, c’était celle d’un journaliste, dans une revue littéraire à laquelle un vieux client, à moitié impuissant mais cultivé, m’avait abonnée l’hiver dernier. J’adorais sa rubrique. Il avait du style et de la classe. Il avait du cœur, cet homme-là.

Longtemps, j’ai attendu. Je lui avais envoyé mes originaux, je n’avais gardé aucune copie et de toute façon, ça n’avait aucune valeur, pour personne. Sauf peut-être pour Dieu, et un peu pour moi, mais si peu.

Un jour, alors que je n’attendais plus, j’ai reçu une lettre chez moi. Une écriture bien ronde, nette, comme la mienne. Des boucles bien formées. Des déliés précis. Le journaliste me répondait. Mieux, il me donnait rendez-vous, en me précisant bien qu’il n’était pas éditeur, mais que mes textes lui avaient plu et qu’il voulait me rencontrer. Pour faire ma connaissance. Mon cœur a sauté dans ma poitrine. J’avais fait connaissance avec assez d’hommes dans ma vie pour savoir ce que ça voulait dire. J’ai répondu au journal, par courrier, parce que je n’avais pas le téléphone. J’ai donné une date, un lieu, une heure. Au pire, ça serait un client de plus. Au mieux, un ami, dans un monde où on ne se regarde pas et où personne n’est là pour personne.

Il est venu et je l’ai guetté un moment de loin. Il était plus grand que ce que j’avais imaginé. Plus jeune aussi. Il devait avoir trente, ou trente-cinq ans. Il avait les yeux clairs, et pas d’alliance. J’ai secoué la tête, j’ai inspiré à fond et je me suis avancée.

Tout de suite, il a souri. Il n’a pas eu l’air plus surpris que ça de voir arriver une petite malienne de vingt-deux ans, juchée sur des talons hauts. Je les avais choisi pour lui ceux-là. Ils ne me servaient pas à assourdir les souvenirs en écoutant leur tac tac sur le trottoir. Ils étaient pour moi, c’est tout.

Il m’a emmené dîner. Jamais un client, ou un homme voulant le devenir, ne m’avait emmenée dîner. Ils demandaient mon prix et c’est tout. S’il me l’avait demandé, je le lui aurai dit et voilà. Mais non. On a parlé de mes textes et il m’a conseillé des éditeurs en me disant encore qu’il n’avait aucune autorité pour m’aider dans mes recherches. Que je pouvais partir si je le voulais, qu’il était juste venu pour me voir. Pour faire ma connaissance. Il m’a souri et je suis restée.

Je lui ai ouvert mon lit en échange de ses bras. Je ne voulais pas mon prix, je voulais ses bras, des draps frais et l’obscurité dans une chambre qui ne serait pas louée pour une heure, pour une pipe, par un type sans couleur qui ne me regarderait pas. Lui, il avait une odeur, mais pas celle du routier pas rentré chez lui depuis dix jours, ni celle du type qui a peur qu’on le surprenne dans la rue avec une fille qui se vend. Il sentait l’homme, l’encre et le savon. Il écrit dans un journal. Il passe sa vie sur une chaise comme je la passe sur le dos. Il passe sa vie à écrire comme je passe la mienne à subir. Je lui ouvert mon lit et je lui ai dit de rester, mais que je ne voulais pas qu’on se touche, ou si peu, juste l’espace nécessaire à sa tête pour reposer sur mon ventre, entendre sa respiration, juste la place pour un baiser, un vrai, comme celui que je ne voulais livrer qu’à celui qui saurait me reconnaître. Car il n’y a vraiment qu’une seule personne faite pour chacun d’entre nous. Mais c’est si difficile de la découvrir, de la garder pour soi.

J’ai écouté longtemps, dans le noir, le bruit de sa respiration, la main posée sur sa poitrine, à compter les battements. Son bras m’entourait la taille, j’ai fait semblant de vouloir m’écarter. Du bout des doigts, il a cherché ma peau. J’avais les yeux grands ouverts dans le noir, en attente. Voir si… Je retenais ma respiration comme si j’étais sous l’eau. Le temps paraissait lent. Du bout des doigts, il frôlait ma peau, si doucement, si doucement que peut-être que si je n’avais pas été si en attente de ses gestes, je n’aurai pas senti. J’ai recommencé à respirer. Il m’a serré fort fort contre lui. Il a murmuré mon prénom à mon oreille, plusieurs fois, comme pour l’apprendre, ou se l’approprier, doucement, si doucement que, si je n’avais pas été si en attente de ses mots, je n’aurai peut-être pas entendu. Du bout des doigts, toujours du bout des doigts, il traçait des roses sur ma peau. Il avait une voix chaude, si basse, à peine un murmure. Il voulait que je lui parle de l’Afrique. J’ai ri. J’ai raconté un peu. Mon village. Et puis ma fille, à la peau si noire, comme moi. Il a souri. Il m’a demandé de lui parler d’elle. Il m’a demandé de l’embrasser encore. J’ai avancé ma bouche. Je ne pensais plus au bruit de mes talons sur le trottoir. J’ai collé ma peau à lui parce que je le voulais. Il m’a dit qu’il m’aimait, qu’il avait l’impression de me connaître depuis toujours, et que j’étais celle qu’il avait toujours cherchée. Il avait tout découvert dans mes textes, où on pouvait lire mon âme. Je riais. Des bêtises, je disais. Demain, tu retourneras voir ta femme, si tu en as une. Je n’en ai pas, il répondait. Pas encore. Sa bouche souriait tout contre mon oreille. Je lui ai dit qui j’étais, ce que j’étais. Ou au contraire, ce que je n’étais pas. Il a secoué la tête. Tout tournait dans la chambre. L’air n’avait jamais eu ce goût-là. Arrête, il m'a dit, ne parle pas de ça. Ça n’a plus d’importance maintenant. Je suis là. La chambre tournait encore et, au bout du compte, j’ai fermé les yeux en serrant sa main très fort. Qu’est-ce qu’il y a ? Il m’a demandé. J’ai dit rien, et il a ri. Ne mens pas. Je n’aime pas ça. J’ai secoué la tête. Je ne pouvais pas lui demander si c’était lui qui devait me reconnaître. Si c’était lui qui devait m'aimer… J’attendais en silence que passe la nuit. Guettant ses gestes pour voir si… Ne pas se toucher, ou si peu. Il soufflait sur mes cheveux, tout contre moi. J’avais une boule grosse comme toute l’Afrique qui se serrait dans ma gorge. Il me regardait encore et il ne demandait rien. Doucement, tout doucement, comme si je voulais qu’il ne s’aperçoive de rien, j’ai enlevé un par un tous mes vêtements. Il a souri mais il n’a rien dit, il n’a rien demandé. Son sourire était là, en face de moi et il ne me touchait pas. J’ai voulu voir encore… Etre sûre… Une seule personne au monde et si peu de chances de la reconnaître… Je me suis collée à lui, nue comme jamais je ne l’avais été, nue jusqu’à mon âme, et j’ai vu que je lui plaisais. J’ai senti son désir contre moi, mais il n’a pas bougé. Il n’a pas regardé non plus. Il regardait mon visage, mes yeux, et il jouait avec mes cheveux. Je crois qu’il avait compris. Du bout d’un doigt, il a suivi le dessin de mes lèvres et il m’a regardé. Je l’ai embrassé encore et je me suis allongée sur lui. Il n’a rien dit, il n’a rien demandé, son sourire était là, chaud comme l’Afrique, qui me rassurait. La nuit a un peu passé, mais si peu. J’attendais encore, et lui aussi. J’ai fait semblant de sourire. Et puis, j’ai posé ma tête sur sa poitrine pour mieux écouter son cœur. Du bout des doigts, j’ai frôlé sa peau et je lui demandé de me raconter chez lui. Il a souri. Je n’ai pas de chez moi, il a dit. J’ai une maison, mais pas de femme, ni de petite fille noire pour y habiter. Ce n’est pas vraiment une maison. Enfin, pas encore. Il a souri. J’ai ouvert sa chemise et j’ai collé ma peau contre la sienne. Il m’a dit, regarde, c’est joli, en montrant nos peaux l’une sur l’autre. Mon corps couleur d’encre sur sa peau de papier. J’ai souri. Il m’a demandé si un jour, je voudrais bien lui faire un bébé. A nouveau la chambre tournait. Mon cœur battait si fort que je n’imaginais pas qu’il puisse ne pas l’entendre. Un bébé de toi, il m’a dit. Du bout du doigt, il a suivi les contours de mon cou. La boule s’est resserrée mais je l’avais bien cherché. Je sentais son corps dur en dessous de moi, et sa chaleur. Il a posé les mains bien à plat sur mon dos et la boule en forme d’Afrique s’est peu à peu desserrée dans ma gorge. Toute la nuit, j’ai attendu. Un geste, un mot, qu’il ferait ou dirait et qui me prouverait que je n’étais qu’une pute, juste une pute, pour lui comme pour les autres. Ce n’est jamais venu. Le matin s’est levé, il s’est un peu endormi, la main sur mon dos, où il avait dessiné des roses, avec le bout de son doigt. Une heure, peut-être deux. Je comptais les battements de son cœur en me demandant s’il battait pour moi. Il a rouvert les yeux et tout de suite il a souri. J’ai pris ses mains et je les ai posées sur moi, en faisant bien attention. Il m’a laissé faire. Son sourire ne me lâchait pas, mais je ne pouvais pas fermer les yeux. J’ai envie de toi. Je lui ai dit. Et pour la première fois, ces mots dans ma bouche m’ont parus sincères. Et pour la première fois, je crois que je ne parlais pas de sexe, en disant ces mots-là. Il a souri. Au début, il n’a rien répondu. Enfin, il s’est penché sur moi, et il m’a dit, doucement, tout doucement au creux de l’oreille, si bas que je n’étais pas sûre d’avoir bien compris. Non, pas comme ça, pas maintenant. Il m’a serré un peu plus contre lui. J’attendrais que tu me fasses confiance. On a la vie entière pour faire l’amour ensemble. Enfin si tu veux bien. J’ai hoché la tête. Faire l’amour. J’aime bien cette expression, je lui ai dit. On dirait qu’on en fabrique, de l’amour. Il a souri, du soleil fondu étalé sur le visage. C’est là que je l’ai reconnu. C’était auprès de lui que je devais passer ma vie. J’ai souri à mon tour. Et puis je me suis retournée, pour ne pas qu’il voit mes larmes.

 

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