Chapitre XIII : Les Firens

 

Chapitre XIII : Les Firens.

 

Quand Séléné s’éveilla, le soleil était déjà haut dans le ciel. Le dragonneau explorait la petite grotte, grattant le sol de ses pattes munies de griffes. Atalante, quant à elle, se tenait debout face à l’horizon. Les membres de Séléné étaient perclus de courbatures. Chaque mouvement lui arrachait une grimace, mais quand l’Esgale tourna un visage fermé vers elle, la jeune fille se força à sourire.

-         Bonjour Atalante. Que faisons-nous aujourd’hui ?

Le visage de l’Esgale se détendit légèrement et elle s‘approcha de sa protégée.

-         Ce matin est très particulier. Aujourd’hui, nous allons t’entraîner à voler.

Les yeux de Séléné s’agrandirent de stupeur. Elle lança un regard inquiet à Giavolm, occupé à présent à avaler une colonie entière de fourmis, et fronça les sourcils.

-         Non, pas sur Giavolm bien sûr. Il est encore trop petit. Mais quand il sera prêt, il faudra que tu le sois, toi aussi.

Séléné hocha la tête sans répondre, le visage concentré. Soudain, un cri retentit. C’était un cri perçant, une sorte d’appel, semblable à un rugissement. Plusieurs cris semblables déchirèrent le silence à leur tour et Séléné comprit que d’autres créatures répondaient à la première. Atalante s’était retournée et Séléné fût surprise de la voir sourire.

-         Qu’est-ce que… commença la jeune fille.

-         Ce sont les Firens, répondit naturellement Atalante.

Elle désigna du doigt un point noir minuscule dans le ciel. Il grandissait nettement, approchant avec rapidité de l’endroit de leur campement. Le cœur battant, Séléné dégaina son épée. D’un geste, Atalante lui demanda de la ranger. La jeune fille ne comprenait pas : qu’est-ce qu’était un Firens, et représentaient-ils un danger ? Elle se contenta de laisser son épée pendre au bout de son bras et attendit, le cœur battant si fort qu’elle pensait qu’Atalante pouvait l’entendre. L’Esgale paraissait confiante, mais sa conduite était si particulière depuis quelque temps que la jeune fille n’en était pas réellement rassurée. La silhouette se précisait : elle possédait deux immenses ailes supérieures, qui semblaient dépourvues de plumes, et deux de moindre dimension par dessous. Encore un instant et Séléné put distinguer des traits pareils à ceux d’un fauve, et deux pattes munis de serres, à l’instar des rapaces. Dans un dernier battement d’ailes, l’animal se posa sur l’escarpement. Giavolm s’était terré dans un trou, visiblement impressionné. Quant à Séléné, elle serrait son épée plus fort que jamais. Mais Atalante souriait.

 

Les troupes pénétrèrent le village, emplissant l’air du bruit de leurs bottes. Les habitants étaient rentrés chez eux, fermant les volets en une protection dérisoire. Atentis avait fait brûler le village de Manesitis la semaine précédente et personne n’en avait réchappé. Un tambour retentit, comme une menace. Derrière les fenêtres closes, les mères serraient leurs enfants dans leurs bras. Un soldat plus grand que les autres arriva et se tint au centre de la place du village. D’une voix forte, il décréta :

-         Chaque habitant, homme, femme, enfant, devra se tenir sur la place, ce soir, au coucher du soleil. Passé ce délai, les maisons seront fouillées et toute personne ne s’étant pas présentée d’elle-même sera sévèrement punie.

Les soldats se placèrent en rangs serrés tout autour du petit village, coupant toute tentative de fuite éventuelle. L’attente commença.

 

-         Bonjour Atalante.

Séléné en eut le souffle coupé : la créature parlait ! Et plus surprenant encore, elle pouvait la comprendre !

-         Bonjour, Nanphos. T’a-t-on expliqué ta mission d’aujourd’hui ?

-         Je suis parfaitement informé. Ce qui n’a pas l’air d’être son cas.

La créature lança un regard ironique en direction de Séléné, pétrifiée à quelques mètres du curieux couple, son épée toujours en main. Atalante eut un sourire.

-         Ne la juge pas trop vite, Nanphos. Tu pourrais être surpris…

La créature renâcla, à la manière d’un cheval. Il eut de nouveau une sorte de sourire félin lorsqu’il jeta un second coup d’œil à la jeune fille. Elle avait rangé son épée et paraissait bouillir de colère. L’attitude du Firens l’avait offensée. Loin de s’en émouvoir, il poursuivit :

-         Et sait-elle voler ?

Atalante lança un regard apaisant à sa disciple.

-         Elle sait monter à cheval, parler elfique et se battre à l’épée, chasser avec un arc. En ce qui concerne le vol, je crois que nous n’allons pas tarder à le savoir…

Un deuxième point noir grossissait à vue d’œil à l’horizon. Ils attendirent tous trois en silence quelques instants. Un second Firens, un peu moins imposant que Nanphos, mais qui se révéla tout aussi aimable à l’égard de Séléné, atterrit. Après les salutations d’usage – les Firens étaient très attachés à la politesse – Atalante enfourcha celui-ci. Le cœur de Séléné fit une embardée dans sa poitrine. Elle allait devoir grimper sur Nanphos. Le Firens continuait de la fixer d’un regard ironique.

-         On vous laisse, dit bientôt Atalante. Nanphos, retrouve-nous à l’endroit convenu…

Sans un regard pour la jeune fille, l’Esgale et le second Firens disparurent.

 

Le silence emplissait la petite place du village. La grande majorité des villageois s’étaient résignés à leur sort et rendus au lieu de rendez-vous à l’heure dite. Le bourdonnement d’un tambour emplit l’air. Chacun retint son souffle. Soudain, une haute silhouette sortit d’une tente que les soldats avaient hâtivement dressée à leur arrivée. L’homme s’approcha du centre de la place, tous les regards tournés vers lui. Sa peau était très pâle, ses yeux noirs, dépourvus d’iris. Sur la peau de sa nuque, une ancienne brûlure luisait. D’une voix rauque, métallique, Atentis commença :

-         Je recherche des traîtres qui vivent parmi nous. Il s’agit de l’Esgale Hypérion…

Les yeux d’un vieil homme, assis à l’écart et appuyé sur une canne, s’étrécirent.

-         … et d’un jeune hybride qui voyage avec lui…

Un long silence suivit ses paroles. Un enfant toussa, que sa mère s’empressa de cacher dans ses jupes.

-         J’offre une énorme récompense à quiconque m’aidera à capturer ses traîtres à l’Empire.

De nouveau, le silence s’abattit. Le regard sans iris d’Atentis balaya la foule. Un officier de l’armée s’approcha et lui glissa à l’oreille :

-         Personne ne dira rien. Ils ont peur. Peut-être qu’ils ignorent tout…

Atentis réfléchit un instant en silence, se retourna vers l’officier et ordonna de sa voix froide, métallique :

-         Brûlez tout.

 

Séléné inspira à fond, les yeux plongés dans ceux de Nanphos. La créature avait un regard ambré, qui n’était ni chaleureux, ni rassurant.

-         Alors comme ça, tu dois nous sauver tous…

La jeune fille ne répondit pas.

-         Tu es loin, sache-le, de faire le poids contre ce qui t’attend dehors. Tu es loin de marquer une différence dans notre combat, malgré ce qu’ils disent…

Les yeux de Séléné se plissèrent comme chaque fois qu’elle réfléchissait.

-         Qui vous a dit… quoi ?

Le sourire ironique du Firens s’élargit, découvrant des crocs d’une taille impressionnante.

-         Et tu n’es au courant de rien… A quoi peux-tu donc être utile ?

De nouveau, la rage bouillait en la jeune fille. Elle ignorait tout des pouvoirs de cet animal, mais elle valait quelque chose, elle le sentait, et les Esgales aussi. Résolue, elle braqua son regard sur celui de la créature.

-         Peut-être que je ne vaux rien pour le moment…

-         Ça, c’est même certain, ironisa Nanphos.

-         Peut-être, continua Séléné, que les Esgales se sont trompés à mon sujet et que je ne ferai pas de différence…

A cette pensée, son cœur se serra.

-         … mais on ne le saura jamais si je n’achève pas mon instruction, si je ne tente pas de surmonter les épreuves qui m’attendent. Alors, allez-y, je suis prête. Apprenez-moi à voler.

Le Firens la contempla un instant sans répondre. Elle n’était qu’une petite fille, treize ou quatorze ans à peine, une hybride, de plus. Mais après tout, la Confrérie l’avait contacté afin qu’il lui apporte son aide. Et comment refuser son aide à quelqu’un qui souhaitait si ardemment combattre à leurs côtés ? Le Firens poussa une sorte de soupir et leva les yeux vers le ciel.

-         Bon, puisqu’il le faut. Grimpe. Et dépêche-toi, je ne te le proposerai pas deux fois.

La créature s’accroupit, ménageant suffisamment de place entre ses ailes pour que Séléné puisse s’y loger. Le cœur battant plus fort que jamais, elle escalada le dos puissant

 

 

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